Une amie me partageait récemment ses hésitations à publier en ligne une expérience de bénévolat à l'étranger et les photos qui en découlent. Ses craintes étaient de deux ordres: je ne suis pas une photographe professionnelle et il me semble que ce que j'ai vécu (trois mois dans un pays d'Amérique latine) n'a rien d'exceptionnel dans une ère où de plus en plus de gens voyagent un peu partout.
À mes yeux, tout l'intérêt de la publication en ligne se résume à cela: elle convient à tout le monde et à son frère. Les coûts presque inexistants et son autonomie souvent complète des diffuseurs traditionnels permettent de s'exprimer même sans être un professionnel, même sans être quelqu'un d'exceptionnel.
Corollaire: ça va du pire au meilleur, de la droite à la gauche, de la pastel au noir. On n'a pas à être exceptionnel dans son talent, dans ses idées, dans son vécu pour prendre le crachoir. Je suppose que si vous l'êtes un peu, vous risquez d'avoir un impact un brin plus grand. Mais le blogue pose la possibilité du geste facile de la publication. Dire. C'est tout. Ensuite, on verra.
La question du professionnalisme, de l'excellence ou de l'exception se pose avec acuité à partir du moment où des moyens substantiels de production et de diffusion sont mis au profit d'une parole. (Je vous autorise une pensée pour Mme Paillé...)
Reprenons l'exemple des photos de mon amie. Je n'ai rien vu, mais je comprends qu'elle trouve que se sont de bonnes photos faites par quelqu'un qui maîtrise bien son appareil. Sans plus. Pas des photos de pro. Pas des photos d'artiste. (Imaginez si les éditeurs avaient tous les mêmes scrupules et cessaient de relier les chouettes photos de voyage de diverses personnalités!)
C'est fondamentalement la même chose avec l'écrit. Pas besoin, comme avant une démarche d'édition, de se casser la tête de midi à quatorze heures pour savoir si, vraiment, notre parole vaut le tracas. Il n'y a pas de tracas! Et être un inconnu qui ouvre un blogue par ses propres moyens, ça donne une impunité: on peut bien me trouver insignifiante, mais tout ce qu'il reste à faire, c'est de fermer le navigateur. Nulle part où se plaindre, nulle part où contester la tribune qui m'est offerte.
Ça ne veut pas dire que tout peut se faire sur les blogues. Je ne crois pas à la zone hors-droits d'Internet. Mais je crois que rien ne nécessite qu'un émetteur justifie sa pertinence avant d'émettre, puisqu'il la construira en émettant. Tandis que pour se mériter une tribune officielle, il faut avoir fait, et faire encore, ses preuves et les justifier devant un employeur, des annonceurs et un public plus ou moins captif.
La difficulté avec les journalistes ou les communicateurs professionnels, c'est qu'ils ont parfois une surprenante difficulté à admettre leur propre influence. Chaque fois que je me suis pointée dans un congrès de la FPJQ j'ai constaté, avec un brin d'effarement, une profonde résistance à se penser comme agent social, comme agent de changement.
Pourtant, ils ont de l'influence. Ils font partie de ceux qui modèlent notre imaginaire, bien plus que la plupart des blogueurs indépendants. Après tout, des purs "produits" issus des médias sociaux qui ont une influence, il y en a bien peu et ils sont souvent cantonnés dans des niches. On voit bien que le gros trafic est drainé par des produits déjà médiatisés ou poussés par des grosses machines.
Alors mon amie: publier ou non? Dis-toi qu'on n'usurpe rien en s'autopubliant sur Internet. Aucun complexe de l'imposteur possible. L'estrade ici, c'est nous qui la gossons de nos blanches mains. C'est le paradis des self-made-(wo)men. Comme on se tricote tout seul, on se tricote comme on l'entend.
Et si, hypothétiquement, un éditeur avait le goût de publier tes photos qui ne sont "ni d'une pro, ni d'une artiste", pourquoi serais-tu plus folle qu'une autre pour t'y opposer? Par principe? Alors tu es plus forte que moi. Je doute toujours de ma réelle capacité à me refuser aux miroirs aux alouettes conçus pour gens en manque de reconnaissance. C'est pourquoi, ô paradoxe, je me réjouis chaque matin d'être encore sous les radars.
C'est tellement plus facile d'être intègre quand on n'a aucune influence.
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