Dans une toute autre vie, je fréquentais les milieux militants de l'UQAM. L'extrême gauche me traitait souvent de gauche caviar. Je me rappelle une lettre particulièrement virulente. Une longue lettre, bien torchée et bien argumentée. Signée et publiée dans un Forum public. L'auteur disait que j'étais le réel danger, le réel ennemi. Je n'étais pas une abrutie apprentie politicienne de droite. J'étais pire. Plus intelligente. Plus sympathique. Un agent du système avec une tête sur les épaules. La lettre finissait par "J'espère que Catherine va pleurer." Il voulait dire: "J'espère que Catherine va tenter de faire pitié ce qui va prouver qu'elle est une manipulatrice." Il a eu l'air tellement méchant que je n'ai rien eu à faire. J'ai eu ma pitié, il a passé pour un macho fini. J'avais gagné.
Il avait en grande partie raison. J'avais si peu d'idées ancrées. J'étais une penseuse molle. De gauche, certes, mais molle. Je me cherchais. Bien plus préoccupée par le trou de vide existentiel qui me rongeait que par tous les débats de société. Le mouvement militant était une occupation, pas une conviction. J'avais besoin de remplir; ça remplissait. Il fallait survivre.
Encore aujourd'hui... Plutôt élitiste dans mon genre. Plus cohérente dans mes convictions de gauche, mais avec du bon thé importé, un bon salaire et quelques REER. Je ne suis pas un agent révolutionnaire. Force est de constater.
On me traitait aussi de gérante d'estrade. C'était un reproche qui venait de l'autre clan. Le clan centre-gauche-un-peu-carriériste-qui-croit-au-système. Beaucoup de péquistes. J'étais une emmerdeuse. Certains m'ont même avoué être incapable d'évaluer, avant chaque réunion, de quel côté je voterais. Je crois que ça se voulait un reproche. Je l'ai pris comme un compliment. Ça faisait chier le plancher. Dans le mouvement étudiant, comme ailleurs, on aime bien savoir avec qui tu couches politiquement. (On aime bien savoir avec qui tu couches tout court aussi, ça peut avoir son utilité.)
C'est vrai que je n'ai jamais été trop clanique. J'étais moins solide qu'aujourd'hui, mais souvent en rupture de ton. Ni noir, ni blanc. Ni même gris. Je ne regardais pas la même chose que les autres, simplement. J'avais deux pas de recul et au lieu d'analyser l'enjeu, j'analysais les gens qui analysent l'enjeu. On me reprochait de ne pas être dans l'action, de me contenter de l'observer et de l'étudier. Gérante d'estrade, donc.
Retour en 2011. Dans le sillage d'un texte de Judith Lussier qui a beaucoup fait jaser, un journaliste a traité les gens comme moi de gérant d'estrade. Ce n'est pas lui qui a dit "les gens comme moi", c'est moi qui s'est sentie concernée. Ça venait gratter un vieux bobo, vous comprenez. Depuis, ça m'habite.
Plusieurs personnes, ce jour-là, ont été mis dans le même panier. À vouloir dénoncer ces gens qui laissent des commentaires (souvent anonymes) d'un mépris inconcevable sur les blogues, les sites de presse, les médias sociaux, on a oublié tous les autres. Des gens qui signent, qui pèsent leurs mots. Des gens qui se croient le droit de dire que parfois ce qu'on lit, ce qu'on voit, ce qu'on entend ne nous plaît pas. Des gens qui font des erreurs par moment, mais les assument. Des gens qui n'ont aucune formation particulière, certes, mais quelques idées bien tassées.
À bien y penser, c'est vrai que je suis une gérante d'estrade. Une gérante d'estrade qui anime un petit public élitiste de gauche caviar. Un public assoiffé, mais grognon. Un peu baveux par moment. Mais s'il y a un public, s'il y a une estrade, c'est qu'il y a une scène. C'est convenu de le souligner, mais choisir ce métier, c'est aussi accepté de ne pas toujours se faire aimer. En gros plan. Avec le spot qui vous traque.
Je ne croyais pas, il y a dix ans, que l'appartenance à un clan déterminait le droit de parler du mouvement étudiant. Je ne pense pas, aujourd'hui, qu'une expérience concrète ou un diplôme sont les clés pour avoir le droit de commenter les médias ou la trépidante vie culturelle.
D'ailleurs, il m'arrive de me dire que certains chroniqueurs patentés font d'excellents gérants d'estrades. Avec un maudit bon porte-voix. Bien assis dans une zone VIP.
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Judith Lussier a publié un autre texte qui précisait sa pensée.
J'ai lu les commentaires de Judith Lussier et je ne crois pas que c'était le but de viser tous les blogueurs et blogueuses. Je pense qu'elle s'en prend au manque de mesure que l'on retrouve souvent dans les commentaires du «peuple» (Et encore, est-ce que les commentateurs compulsifs sont vraiment représentatifs du peuple ?)
Le problème, c'est que ces «gérants d'estrade» qui manquent de «classe» et de mesure dans leur écriture ont une vitrine démesurée avec les sites internet. Et on voit malheureusement de plus en plus de méchanceté dans les commentaires. On n'a qu'à penser aux commentaires de Mme Danyelle Desranleau sur Cyberpresse, qui, sûrement dépassée par l'inondation de sa maison, lâche son fiel sur TOUS les artistes (qui viennent TOUS du Plateau, bien sûr, alors que moi, simple compositeur, je vis à Verdun !)
Bref, vous n'avez pas à vous sentir concernée.
Rédigé par : Fredchiasson | 13/05/2011 à 10:06
J'ai déjà expliqué dans les commentaires à Judith là où je trouvais qu'elle faisait des amalgames. Et elle s'en est bien expliqué par la suite.
Je pense surtout que tout argument qui nous amènent vers des "critères" qui donnent ou non le droit de commenter sont à questionner. Ce qu'il faut dénoncer c'est la bêtise qu'elle soit anonyme, diplômée ou commanditée par un groupe de presse.
Rédigé par : Catherine | 13/05/2011 à 10:29
Wow !
Ce "wow" étant beaucoup pour la forme ! J'aime le fond aussi, mais remarque ce n'est pas du tout une question qui me taraude. Je prends ma place, point. Un certain jour, je me suis fait dire "vous, qui avez une opinion sur tout..." une critique suivait de près cette assertion. Je me suis dit, ben coudonc, dites-moi pas que c'est maintenant un défaut d'avoir une opinion sur tout ! Pourtant on lève le nez au-dessus des gens qui ont une opinion sur rien !
Ce commentaire m'a forcé à déduire, sinon même à traduire "Vous, qui avez des opinions que je ne partage pas" Bais tiens toi ! Tant mieux, monsieur, me suis-je aussi dit, ça veut dire que vous-même avez une opinion sur tout et même sur la mienne, ce qui est déjà un pas vers l'affirmation. Tout sauf l'indifférence, et comme on dit maintenant tout sauf le côté lisse et qui glisse du T-fal.
Du T-fal, ça s'égratigne facilement pourtant, personne n'en parle de ça. Euh ...oui, les gens qui ont une opinion sur tout :-) !
Rédigé par : Venise | 14/05/2011 à 18:48
En gros plan. Avec le spot qui vous traque.
D'ailleurs, il m'arrive de me dire que certains chroniqueurs patentés font d'excellents gérants d'estrades. Avec un maudit bon porte-voix. Bien assis dans une zone VIP.
Tellement bien dit. Tu es une championne des fins fortes.
Rédigé par : Venise | 14/05/2011 à 18:51
La chute Venise, je soigne mes chutes. ;)
Merci encore de tes commentaires toujours si enrichissants!
Rédigé par : Catherine | 14/05/2011 à 18:57