Denise Bombardier* et moi partageons certains constats. Dans le débat qui nous occupe présentement, le raccourci consistant à mettre dans le même bain tous ceux qui partagent le constat d'un certain anti-intellectualisme au Québec nous guette. Mais la pensée de Denise Bombardier se résume essentiellement à deux arguments:
1- Le Québec régresse puisqu'il était bien mieux avant. J'ai déjà dit ce que j'en pense.
2- C'est vraiment mieux en France. (Je me rappelle d'une mémorable chronique où elle trouvait que les gens dans le métro ici parlaient de leur rendez-vous chez la coiffeuse tandis que les médias français faisaient une si grande place à la crise économique... Cherchez le lien!)
Quand je suis partie vivre en France en décembre 2001, je pensais ne jamais revenir. J'avais le sentiment que je m'en allais dans un pays d'intellectuels où je me sentirais enfin chez moi. Si j'ai été heureuse de trouver des librairies à chaque coin de rues (y compris des librairies généralistes où la table à l'entrée vous offre Gadamer ou Lacan), j'ai vite pris le pouls de la France de tous les jours.
Dans la commune où je vivais avec une dizaine de jeunes, personne n'avait jamais entendu parler de Jean-Jacques Rousseau (ou avait oublié), ça mangeait du fast-food américain et personne n'était sur la liste électorale pour le cauchemar du printemps 2002. Ça se moquait de la danse contemporaine, ça regardait Loft Story (moi aussi!) et tutti quanti.
Donc quand Denise Bombardier (ou d'autres) essaie de me faire croire qu'en France tout le monde discute du sens profond des choses en allant acheter du lait, ça m'énerve un brin. En France aussi on se moque des intellectuels et en France aussi on dit que certains "penseux" enculent des mouches (on dit qu'ils peignent la girafe aussi, c'est joli, non?).
Il y a pourtant une différence et elle concerne l'espace public. Je n'ai jamais senti en France (et tout cela n'est pas une étude sociologique), ce que j'évoquais dans un précédent billet comme un appel à se taire. On trouve les intellectuels chiants, mais on ne s'étonne pas de les entendre à la télévision, de les voir devenir ministre, de les voir analyser, sermonner, soulever des doutes en public. On ne se s'étonne pas non plus que les critiques aiment des films qui font chier le commun des ours. On ne s'étonne pas, donc, que des gens tiennent sur la place publique un discours dans lequel on ne se reconnaît pas spontanément.
Pour moi la différence est exactement là, exactement dans cette petite zone de gris que tout le monde loupe présentement en menant un débat à coup de truelle... Les Québécois ne sont pas cons, bien au contraire. Mais ils entretiennent généralement un sérieux doute sur le fait que certaines personnes puissent être plus qualifiées que la moyenne pour commenter certains enjeux, surtout des enjeux culturels ou humains. Le fameux "Pour qui tu te prends?"
Or, penser, ça s'apprend aussi. Et certaines personnes sont plus qualifiées, cultivées, outillées, douées, tout simplement, que d'autres. Ça ne veut pas dire qu'elles ont toujours raison, mais ça pourrait mériter qu'on leur accorde un certain crédit.
Bien sûr, pour répondre à Judith Lussier, que j'ai été blessée dans la cour d'école et que j'en ai marre de me faire dire que je pense trop. Mais ce n'est pas de moi (intellectuelle blessée) dont on parle, c'est d'un espace public où l'analyse n'a pas la cote. Il est sans doute naturel que les intellectuels se sentent incompris puisque leur travail est d'amener la pensée ailleurs. Il est moins normal que collectivement on ne reconnaisse pas leur apport. Et je ne crois pas que le Québec (et le Canada) reconnaît l'apport de ses intellectuels.
Le fait qu'on invite des spécialistes à la radio, tel que le dit Jean-François Lisée, ne veut rien dire si on les invite dans une perspective de média-conseil où ils ont deux minutes et demi pour nous convaincre d'un point. La vie intellectuelle demande du temps, de l'espace, de l'effort et de l'inconfort.
Alors vous vous dites, mais pourquoi es-tu revenue de France? Je suis revenue parce que nous avons les défauts de nos qualités. Le sens hiérarchique français m'étouffait. J'ai besoin de cette facilité des rapports humains qui sont les nôtres. Mais est-ce que parce que nous avons les défauts de nos qualités, nous devons nous contenter de nous asseoir sur nos acquis et ne pas espérer mieux?
Je ne suis pas Denise Bombardier. Je n'idéalise ni la France, ni le cours classique. Ça ne m'empêche pas de croire que parfois, dans notre espace public, nous nous privons de paroles qui pourraient nous faire voir les choses autrement.
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*Personne ne m'a comparée à Denise Bombardier. C'est un commentaire sur le blogue de Patrick Lagacé qui affirmait que Marc Cassivi devenait le fils spirituel de la dame qui m'a inspirée. Première fois que je vole une insulte à quelqu'un pour illustrer mon propos. Désolée, Marc, de te départir ainsi de ton bien.
La première chronique de Patrick Lagacé
La réponse de Marc Cassivi
La réponse sur le blogue de Patrick Lagacé et l'entrevue de Wajdi Mouawad
Un texte de Benoît Melançon sur cette question
Un texte plus personnel et rigolo que j'ai écrit sur la question en février: Vous avez dit intello?
C'est en train de changer, petit à petit, en France. Comme un voile qui viendrait couvrir la réflexion. Extrêmement pernicieux si on se laisse faire.
Résister à la pression du "prêt à penser" car n connaît la suite...
Lise
Rédigé par : Lise | 08/07/2011 à 16:40
Merci d'apporter ce point. Il y a longtemps que je ne suis pas allée en France pour un séjour "digne de ce nom" mais c'est aussi ce qu'on me rapporte. Lors de mon dernier passage à Paris il y a trois ans j'ai entre autres été frappée par la fermeture de plusieurs librairies et la prolifération des chaînes, dont les Starbuck. Merci de me lire attentivement.
Rédigé par : Catherine | 08/07/2011 à 16:45
Inviter des intellectuels dans les médias, c’est bien. Leur donner le temps dont ils ont besoin, ce serait mieux — mais c’est rarissime. À cet égard, la France est beaucoup mieux nantie que le Québec.
Rédigé par : Benoît Melançon | 08/07/2011 à 17:57
J'ai lu le billet de Jean-François Lysée que j'ai trouvé très instructif sur le sujet, j'y ai d'ailleurs laissé un commentaire avec toute l'humilité d'une non-intellectuelle. Je l'ai lu avant celui-ci, me doutant bien que tu ne pouvais passer à côté de ce débat.
Il y a plusieurs nuances à apporter à la catégorie dite intellectuelle. Il y a ceux qui le sont de nature, et qui sont aussi de nature généreuse et veulent et peuvent partager leurs pensées. C'est la crème pour moi, je les fréquente. Mais ceux qui en profitent pour se hausser, ou ceux qui communiquent difficilement ou hermétiquement leurs pensées, je les regarde, pas de haut, mais de loin !
Ce n'est pas dans ma nature d'aimer jongler pour jongler avec les idées, il faut toute de suite que ça soit pratique. Par contre, je fais un effort pour certaines abstractions. Je le prends comme un exercice, une discipline pour mon esprit.
J'espère avoir un peu démontré que les non intellectuels ne sont pas systématiquement anti-intellectuels.
Rédigé par : Venise | 09/07/2011 à 00:31
Il faut d'abord constater que l'intellectualisme de Denise Bombardier est sans fond véritable. Que la culture, ce n'est pas toujours propret. Son intellectualisme est souvent un puritanisme qui ne pourrait être plus proprement américain. Ce que je revendique aussi, nous ne sommes pas européen et qu'on nous en garde bien. Que ceux-ci nous prennent pour des rustres depuis quelques siècles déjà, je m'en contrefout. L'américain (dans son sens large, puisque nous en sommes) est toujours moins sophistiqué, il ne connait pas les bonnes manières et il ne s'est jamais embourbé dans cette culture de classes sociales. Tout le monde se pense dans la classe moyenne, pratiquement personne ne s'est jamais vu comme prolot ou bourgeois, on se sous-estime beaucoup et, comme les américains, on est fort critique envers nous-mêmes. L'européanophilie a ses limites, en cela qu'elle est un modèle, mais comme un parent pour ses enfants, on doit atteindre l'âge adulte et se reconnaître comme notre propre nation, avec notre langue et notre culture et cesser de regarder chez les ancêtres pour se donner un modèle qui est déjà dans notre passé et notre présent. L'Amérique remporte moins de Prix Nobel pour sa littérature, cet honneur revient toujours à la France. Mais pour le reste, le savoir qui change nos vies est américain depuis déjà 150 ans. Depuis l'invention de l'ampoule, jusqu'à celle de l'internet. Le complexe d'infériorité, c'est mauditement vieillot... et ça fait très colon.
Rédigé par : Joel Cuerrier | 13/07/2011 à 01:36