Quand j'étais enfant, on disait beaucoup de choses sur moi dans les médias. J'étais de cette génération de parents divorcés qui avaient donné deux noms à leurs enfants. (J'ai été bien surprise, d'ailleurs, d'apprendre qu'on pouvait avoir deux noms sans qu'ils riment. J'avais toujours été convaincue qu'il fallait rimer, comme dans Voyer-Léger.) On disait que nos enfants allaient porter quatre noms de famille et que ça n'aurait pas de fin et que vraiment "où va le monde"... Le nombre de conneries qui se dit...
On disait aussi que nous étions des enfants rois accompagnés de nos "parents sujets". Surtout si nous étions uniques. Tout le monde sait que les enfants uniques sont mal élevés et gâtés pourris. L'enfant unique était présenté comme un fléau, un danger. Un enfant unique ça ne pense qu'à soi (et surtout à ses affects). Je suis donc de cette génération d'enfants insupportables élevés par des parents qui n'ont pas osé mettre de limites. Au moins, les générations qui ont suivi ont gardé tous les mêmes défauts que nous et plus encore (eux, ils sont pervertis par la technologie). Je dis "au moins" parce qu'au plan individuel ça me rassure de savoir qu'on a pu faire pire que nous, même si au plan social ça annonce une méchante catastrophe...
Je pensais à ça l'automne dernier lorsque ma mère était malade et que je faisais des allers-retours entre Ottawa et les Hautes-Laurentides, le téléphone branché dans l'oreille, la route d'automne sous les roues, l'organisation événementielle qui me poussait le derrière au bureau. Les obligations financières, les échéances de ma mère travailleuse autonome, les discussions avec des médecins, la recherche de solutions. Je me disais qu'une bonne chose au moins, c'est que les enfants rois ne sont pas rigides et qu'ils ont une certaine capacité d'adaptation. Parce qu'ils vont avoir besoin de quelques mégatonnes de souplesse pour gérer ce qui s'en vient: le vieillissement du royaume.
J'ai fait beaucoup de route pendant ces quelques jours d'automne (heureusement, rien de trop grave). Je me suis demandée ce qui arriverait si ça se reproduisait, et que la même chose arrivait à mon père en même temps (bien que du côté de mon père nous soyons deux). J'ai aussi pensé à cet enfant que je souhaiterais avoir seule si ma vie ne se décide pas à se jouer en duo. Je me suis vue, dans cinq ans, mère monoparentale avec deux parents qui vieillissent doucement. J'ai eu un essoufflement passager, comme un petit coup de chaleur.
Parce que si nous admettons l'hypothèse de la génération des enfants rois... Si nous admettons que c'est vrai que nous avons tout eu. Vrai que nos parents n'ont fait rien d'autres toutes ces années que de se déchaîner pour nous. Vrai qu'on a été tellement gâté qu'on est devenu des adultes égocentrés et mous qui estiment que tout leur est dû. Si nous admettons que c'est vrai, je vous annonce que le party est bientôt fini. Parce que nos parents vieillissent et que nous serons seuls au royaume.
Seuls à prendre soin. Seuls à payer parfois, même s'il est si incorrect d'en parler. Seuls à gérer surtout, les déplacements, les déménagements, les complications, la maladie, etc. Je ne dis pas que je ne ferai pas tout cela de bon coeur (même si je suis une enfant unique égocentrée!), mais je constate que je suis seule et je ne me rappelle pas qu'on ne m'ait jamais prédit ça. Seule devant la perte aussi, puisqu'il semble qu'un jour ils partiront.
J'ai repensé à tout ce que la télé disait de moi quand j'étais enfant. Que je ne saurais pas partager, que je ne penserais qu'à moi, que je n'aurais jamais appris à vivre avec les autres, que je ne serais pas autonome, que je ferais chier tout le monde avec mes exigences... Toutes ces généralisations générationnelles (ces deux mots se ressemblent trop!), psycho-pop avant l'heure, m'avaient convaincue que "les choses étaient tellement mieux avant" (dans le temps des grandes familles qui formaient des enfants généreux).
Avec le recul, je réalise qu'un enfant roi, c'est surtout un enfant seul. Un enfant qui a sans doute reçu beaucoup, mais qui un jour, devant des "sujets" vieillissants, devra constater qu'il est bien peu entouré.
Seuls à payer parfois, même s'il est si incorrect d'en parler.
oué. surtout quand il faut que je justifie à tous et chacuns (à mes enfants surtout), pourquoi je n'ai ni le cable, ni les internets à la maison.
Rédigé par : Manon | 04/08/2011 à 15:43
En fait c'est toute la conception de la famille qui passe au tordeur. Mais nous sommes vraiment des enfants-rois et nos parents-sujets dépendent de nous comme d'autres dépendent de l'état providence. Nous sommes devenus un archipel de monarchies-providences, sans doute.
C'est bien que vous parliez (j'ai encore cette manie de vouvoyer, désolé) de la conception en solitaire vs. la conception en couple alors qu'un modèle pourrait voir la conception planifiée par deux parents célibataires: http://legrosbonsens.net/2011/07/16/
Dans les deux cas, nous avons toujours de la difficulté à briser d'anciens modèles probablement désuets, ou à tout le moins de permettre et soutenir la coexistence de plusieurs modèles.
Rédigé par : Patrick Levesque | 04/08/2011 à 23:44
À partir du moment où il y a un problème d'engagement, avoir un enfant, même entre deux amis, est un défi. Le modèle des deux parents célibataires est séduisant sur papier, mais difficile pour moi à appliquer. D'autant plus qu'il faudra bien le "faire" ce bébé... Chaque fois que j'y réfléchis, je trouve que ça sent la complication à plein nez!
Rédigé par : Catherine | 04/08/2011 à 23:58
"... mais qui un jour, devant des "sujets" vieillissants, devra constater qu'il est bien peu entouré."
Et ne sous-estimez pas le mouron que se font ces sujets vieillissants devant la perspective de faire porter leur poids résiduel sur cet unique enfant chéri. C'est peut-être leur pire souffrance.
Les femmes ont la pilule du lendemain. Pourquoi n'aurions-nous pas la pilule sans lendemains ?
Rédigé par : Morphème | 05/08/2011 à 12:18