Je pense rarement à cette époque. Le 11 septembre 2001 j'avais 22 ans, je revenais d'un été en Tunisie pour apprendre l'arabe, j'étudiais à la maîtrise en science politique à l'UQAM. Ce matin-là, dans le A-3316, Zaki Laïdi a refusé de lever le cours. J'ai pris mon sac et je suis sortie. À la Chaire Raoul-Dandurand, on m'a dit de rentrer chez moi: j'avais un article à écrire pour la page Idées du Devoir du lendemain. (Je me souviens que c'était mauvais. Soyons francs: ce jour-là, nous n'avions rien à dire.) Le 11 septembre 2001 j'étais une étudiante brillante, promise à un bel avenir, à quelques mois d'un départ pour Paris. (J'étais malheureuse comme les pierres, mais ça...) Ma spécialité: l'image de l'Islam en Occident. Tout venait de changer.
Or, si j'ai été cette étudiante de 22 ans, ce n'était pas par amour ou par fascination pour la culture arabe ou le Moyen-Orient. Ma fascination elle était pour notre psyché collective: j'avais le sentiment d'une lutte à finir contre l'intolérance. Jeudi, en lisant la chronique de Rima Elkouri (une photo du racisme ordinaire), j'ai retrouvé le fil de ma colère, je me suis rappelé d'où venait cette envie de crier.
J'avais à peine dix ans quand la tornade Jamais sans ma fille a frappé ma vie. Ma mère, les gens autour d'elle, dans l'espace public: une onde de choc. On m'a fait lire le livre pour que je comprenne le danger... Pourtant, quelque chose ne collait pas. Comme j'avais été élevée dans un anti-racisme militant, je ne comprenais pas qu'on puisse ainsi m'inciter, avec emphase, à ne jamais fréquenter un Arabe. (Je sais que c'était un Iranien, mais qui comprenait cette nuance?)
J'avais à peine dix ans, donc, et je sentais une incohérence profonde chez des gens qui m'avaient appris l'humanisme et qui se laissaient pourtant aller à une psychose collective (que je n'aurais pas su nommer ainsi à l'époque, bien entendu). Je savais une chose: ça ne se pouvait pas qu'ils soient tous comme ça, tous des batteurs de femmes. Trop jeune pour comprendre ou analyser, j'ai pourtant eu une forte intuition. La base du racisme, c'est souvent de prendre un enjeu de société (les droits des femmes dans les pays musulmans) et de le transférer en a priori comportemental (tous les musulmans - ou les arabes - sont des batteurs de femmes).
Dix ans plus tard, un enseignant de cégep me mettra dans les mains un court texte de 500 mots qui a changé ma vie: L'image de l'Autre. J'ai continué mes études dans l'idée de pourfendre ce qui m'apparaissait comme la dernière stigmatisation encore tolérée dans notre société: celle contre l'Islam et les Arabes (et toutes les confusions qui les entourent.)
Non seulement je n'ai pas gagné la bataille que je voulais mener, mais j'ai compris qu'il restait bien d'autres formes de stigmatisation encore actives. Que ce que j'avais toujours pris pour des acquis ne l'étaient pas. Que si des lois et une certaine pression sociale nous protègent contre le racisme, le sexisme ou l'homophobie exprimés de manière frontale dans l'espace public, ça ne règle pas tout. Dans les discussions de café, dans les lignes ouvertes, dans l'humour grossier, restent des relents d'une tranchante intolérance face à la différence. J'ai compris aussi que la plupart de ces stéréotypes se cristallisent dans des images véhiculées dans l'espace public, par les médias, par la culture, par le sens commun.
L'humanisme n'a pas gagné. Peut-être même qu'il perd doucement du terrain parce que nous baissons la garde. Tellement de gens se gargarisent à coup de "Soyez contents, c'était bien pire avant" ou son équivalent "C'est bien pire ailleurs". Va-t-on se mettre à excuser nos préjugés sous prétexte d'un passé peu glorieux ou d'un ailleurs moins ouvert que nous?
J'ai laissé mes études depuis longtemps, mais je n'ai pas perdu l'utopie en cours de route. Si nous avons su faire le chemin depuis le "bien pire" d'avant, c'est que nous avons toutes les ressources pour faire mieux encore que le statu quo de maintenant. Bâtir une société où plus personne ne serait réduit à une image stéréotypée...
___________________________________
Sur le même sujet:
À lire dans le cahier spécial de La Presse du week-end: Marc Cassivi signe un article sur l'image des Arabes dans le cinéma et à la télévision depuis le 11 septembre et Rima Elkouri raconte comment elle est devenue une chroniqueuse arabe ce jour-là. "Peu importe qui l'on est vraiment, il est difficile d'échapper à ce que les autres voient en soi."
Les classiques:
Edward Saïd, L'orientalisme, Seuil
Edward Saïd, Covering Islam, Vintage (a été enfin traduit, je pense, à la fin des années 2000)
Thierry Hentsch, L'Orient imaginaire, Éditions de Minuit (penser que ce livre n'est plus disponible me donne envie de crier!)
Amin Malouf, L'identité meurtrière, Le livre de poche
Commentaires