En sortant du visionnement de Pour l'amour de Dieu, je n'en avais que pour l'infidélité qui m'apparaissait comme le motif prédominant de la proposition de Micheline Lanctôt.
Pourtant, une autre image du film m'habite. Plus silencieuse, plus en profondeur. J'y repense souvent. Surtout que, récemment, j'ai beaucoup parlé de l'enfant en moi. Regretté d'avoir 9 ans quand je doute, 12 quand j'aime. Regretté de ne pas savoir être adulte dans certains instants de ma vie. (Des amis répondent à cela que nous sommes tous ainsi. Que personne n'est adulte quand il s'agit de se laisser aller. Vraiment? Vous aussi?)
Mais revenons à cette scène quand Léonie, 10 ans, découvre qu'il se passe quelque chose de fort entre ce jeune frère dominicain qui la fascine et son enseignante. Ce lien qui concerne deux personnes qu'elle aime la déleste de tous les possibles. Léonie, couchée dans son lit, fait une crise de larmes et de colère. Une crise de jalousie avec toute l'inélégance que cela implique. On y lit cette immense douleur qui vous sert la gorge et la poitrine. Entre larmes et hurlements. Pleurer ou battre. Une crise digne d'un enfant de 10 ans... mais qu'on peut revivre à tous les âges.
Sur le modèle des pubs de Radio-Canada "J'ai 75 ans", nous pourrions développer une série de macarons "Aujourd'hui, j'ai 10 ans". J'arborerais le mien fièrement chaque fois que le trac me rend dingue avant une soirée mondaine ou encore dans les lendemains difficiles, pire que la pire des cuites, quand tu as compris que Lui (avec une majuscule s'il-vous-plaît) il en pince pour une autre que toi. Ces lendemains où quand l'aube pointe, tu te réveilles déjà avec au coeur un mantra "Dites-moi que je rêve..." Tu n'y comprends rien, mais ce ne sera pas toi. Comme tu n'y comprends rien chaque fois, alors tu finis par te dire qu'il n'y a rien à comprendre. Cette fois encore on a cueilli une autre fleur. Sans raison objective. Il n'y a rien d'objectif en ces matières.
(J'écris au présent, mais c'est pour mieux puncher. Je ne me casse plus les dents qu'au passé.)
D'ailleurs, ça me rappelle une conversation de bar dans une autre vie avec une fille que j'aimais bien mais qui n'est pas restée mon amie. Je n'ai plus de nom en tête, ni de visage, juste une énergie. J'étais dans une mauvaise passe (la classique passe de l'homme déjà pris): "J'aimerais savoir ce que je peux faire pour le convaincre." J'ai fait pitié dans son regard et elle m'a expliqué un truc que j'aurais dû savoir depuis longtemps, un truc que t'es supposé apprendre avant 25 ans. Que l'amour, ce n'est pas une cause en justice, ce n'est pas une question d'argumentaire. Ce n'est généralement même pas une question de stratégie. C'est un truc qui advient. Ou pas. (Je veux dire: comme c'est un truc qui advient, il reste l'option que ça n'advienne pas.)
Bon. Léonie.
L'émotion de cette scène est très juste. Léonie vit quelque chose de troublant qu'on appelle jalousie faute de mieux, mais qui est plus large que cela. C'est le rejet, c'est l'impuissance surtout. C'est l'absurdité d'un sentiment qui n'a plus aucun sens s'il n'est pas partagé. J'ai souvent répété qu'aimer c'est se raconter la même histoire en même temps. Une histoire que tu te racontes seul, ce n'est pas de l'amour, c'est de l'acharnement.
C'est ça qui est heurtant: l'idée qu'aimer à sens unique est radicalement contradictoire. À partir du moment où on admet qu'aimer c'est être à l'écoute de l'autre, aimer quelqu'un malgré lui c'est un peu lui faire violence.
Ce qui fait mal dans cette scène courte, parfaite, poignante, c'est tout l'irrationnel des sentiments. Et ce qu'ils pousseront Léonie à faire. Parce que devant une douleur aussi difficile à restreindre (celle de se sentir rejetée, de ne pas être élue), elle tentera de saboter.
Le film laisse entendre que si, dans sa souffrance, Léonie sort ainsi les griffes, c'est à cause de son âge. Pour ma part, je pense à bon nombre d'adultes à qui, dans de telles circonstances, je pourrais offrir un macaron "Aujourd'hui, j'ai 10 ans" sans aucune hésitation...
Certains opposeraient l'idée que l'amour, c'est de se faire dire "Chérie, j'aime mieux la voisine.", et de sourire avec bonheur en le regardant aller vers le sien, de bonheur. Le reste ne serait qu'égo.
En ce sens, ce sont plutôt les gens adultes (matures) qui laissent ou se laissent aller.
Rédigé par : Dominique | 19/09/2011 à 21:08