Formation : Scolarité de doctorat en lettres, certificat en scénarisation
Fait de la critique depuis... l'an 2000
Titre : Chef de la section cinéma, Voir
Citation : "Si c'était si valorisé que ça l'écriture, on ferait tous 100 000$."
Manon Dumais: pétillante, verbomotrice, spécialiste des parenthèses et des "questions en trois volets". Rencontre avec une critique culturelle vive d'esprit, mordante et sans complaisance qui jette sur son milieu un regard passionné, sans illusion, mais sans cynisme.
Au commencement...
...il y avait une fille qui rêvait d'enseigner la littérature par envie de transmission. Une fille qui savait - et aimait - écrire. Il y avait un contrat de révision pour un magazine culturel naissant (V3) qui ne survivrait pas longtemps (13 numéros). Et sur un coup de tête, malgré sa timidité, elle s'est entendue dire: "Si jamais il y a une section cinéma, j'aimerais bien faire de la critique. Je pense que j'ai ce qu'il faut pour ça."
Comme dans tous les beaux accidents de parcours, c'est à la vitesse grand V que Manon a dû apprendre le métier dont elle ne connaissait rien. Visionnements de presse? "Je pensais que René-Homier Roy allait au cinéma comme tout le monde et qu'il mangeait du pop corn..."
Après la courte vie de V3 et un saut comme pigiste à La Presse, c'est finalement au Voir qu'elle installe ses pénates pour faire sa place... dans un milieu d'hommes. Je lui partage mon constat: les hommes dominent dans le champ de la critique, entre autres en cinéma. Pourquoi? "C'est un métier où il faut mettre des gants de boxe des fois. Je ne blâme pas nos gênes, je pense que ça reste une question d'éducation." Surprise et inquiète, elle souligne que c'est vrai même chez les plus jeunes. Dans les rangs des blogueurs critiques, c'est encore les garçons qui sont le plus nombreux.
Un milieu en mouvement
Pourtant, le milieu change. Beaucoup d'observateurs le soulignent: depuis quinze ou vingt ans, l'espace critique rétrécit et se transforme. Elle évoque La Bande des six et le regard qu'on lui porte, à rebours, quelque part entre nostalgie et traumatisme.
"Ça ne se ferait plus aujourd'hui." Sans parvenir à mettre le doigt sur un facteur unique, elle évoque un milieu qui garde une crainte de la critique frontale depuis cette émission. Elle parle aussi de la puissance de l'industrie qui tente souvent d'imprimer un rythme à la vie médiatique et qui se plaint ouvertement quand la critique n'épargne pas ses poulains.
Et puis c'est un petit milieu, tout le monde s'accorde là-dessus. "Je rencontre des cinéastes à la pharmacie!" Personne ne veut se laisser influencer, mais il faut vivre avec la proximité. En plus que le manque de personnel oblige le même journaliste à faire entrevues et critiques, le plaçant entre une rencontre humaine rarement désagréable et un jugement esthétique. "S'il fallait que je cote la personnalité des gens, tous les films auraient cinq étoiles. La plupart, en tout cas."
Mais Manon déteste la complaisance. Quand je lui demande s'il lui arrive de regretter un papier, elle avoue que ce n'est jamais d'avoir été trop dure... parfois d'avoir été indulgente. "Surtout devant certaines comédies... En me relisant, j'enlèverais une demie étoile. Parfois une au complet."
Festival: couverture spéciale
En plus de traiter des films qui sortent en salle au Québec, Manon Dumais court les festivals. Après Cannes ce printemps, elle était à Karlovy Vary (République tchèque) pendant l'été et revient tout juste de Toronto. Si vous la suivez sur Twitter, vous aurez eu accès à un autre point de vue: instantanés, morceaux d'humour, journal de bord pseudo-glamour. Comment on aborde ça, un événement culturel que nos lecteurs ne vivent pas?
"Mon but c'est de faire sentir au lecteur qu'il est avec moi." C'est pour contrer la frustration de n'écrire qu'une fois par semaine pendant des événements aussi riches qu'elle a ouvert le blogue Cinémaniaque. L'écriture sur le blogue et maintenant sur Twitter lui permet de rendre l'effervescence de l'événement, d'être plus personnelle, parfois plus anecdotique, sans jamais perdre de vue le cinéma et ses artisans.
C'est dans une conversation subséquente, en plein coeur du Festival des Films du Monde, que je lui demanderai pourquoi cette effervescence, on ne la retrouve pas dans le cadre de notre événement local. Moins glamour que Cannes, que Toronto? Manon évoque les difficultés historiques du FFM avec les médias, mais aussi la banale routine qui fait qu'un festival dans ta cour, ce n'est pas la même réalité qu'un festival pour lequel tu t'exiles. Partir ailleurs, c'est vivre quelques temps dans une bulle unique, entourée des collègues critiques qui, eux aussi, ne vivent qu'au rythme de la planète cinéma.
One of the boys...
Ce qui frappe surtout quand Manon Dumais parle de son métier, c'est l'affection et l'admiration qu'elle a pour ceux qui l'entourent. Avant même que je lui pose la question, elle aura évoqué ceux qui, parmi ses collègues, l'impressionnent depuis longtemps. René-Homier Roy qui mordait dans les mots, livrant des critiques particulièrement senties. Nathalie Petrowski qui n'avait peur de rien, qui en menait large, qui assumait.
Elle se remémore aussi l'incrédulité et le trac immense quand, au bout du fil, un certain Marc Cassivi l'appelle pour lui annoncer que La Presse s'intéresse à son travail. "Je pensais qu'un de mes amis me niaisait." Quand j'ai fini par lui demander carrément qui elle admirait particulièrement, elle m'a nommé presque tout le milieu, évoquant l'humour de l'un, l'érudition de l'autre, le talent de chroniqueur d'un troisième.
Alors, plus de dix ans plus tard, est-ce que Manon Dumais a le sentiment d'être "one of the boys"? Elle hésite et commence par dire qu'elle se sent respectée. Dans le même souffle, elle m'avoue être parfois prise du syndrome de l'imposteur, convaincue qu'un jour quelqu'un va se dire: "Qu'est-ce qu'elle fait là, elle? Sortez-la d'ici."
Sous ses allures de battante qui n'a peur de rien, elle n'est donc pas très loin la Manon jeune pigiste qui ouvrait La Presse, chaque semaine, convaincue que quelqu'un aurait éliminé son texte.
Sauf que maintenant, c'est elle la chef!
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Pour suivre Manon Dumais:
le site de l'hebdomadaire Voir
l'émission Voir à Télé-Québec, mercredi à 20h
sur Twitter @ManonDuVoir
Le mois prochain: Philippe Couture, critique de théâtre
Métier = Critique est un rendez-vous mensuel avec des artisans de la critique culturelle. Chaque 15 du mois, nous abordons avec un journaliste différents aspects du métier pour mieux en cerner les contours et les défis.
Les coulisses des coulisses, j'aime beaucoup. On a parfois ce réflexe d'aborder les critiques comme des extra-humains, et même pire, des gens qui n'ont pas de coeur, tout simplement parce qu'ils ne sont pas complaisants et qu'ils ont développé, ce pour quoi on les paye, leur sens critique. Ils ont développé l'art de relativiser en voyant une abondance d'oeuvres, ce qu'on peut difficilement faire étant trop occupé à gagner sa vie. Ils ont ouvert leur champ de vision, pour mieux le rapetisser pour scruter chaque oeuvre et son univers.
Si je particularise, quand je lis Manon Dumais, je saisis habituellement bien son ton nuancé et passionné pour l'oeuvre, et cela même si elle ne lui a pas beaucoup plu. Quand je l'écoute au magazine télévisé Voir, je me sens plus loin d'elle, la critique n'a pas le même ton que je lui donne dans ma tête !
Cet article m'aide à m'en approcher. Peut-être que le même phénomène se produira de critique en critique. Je l'espère. À mon avis, on gagne à s'approcher de la critique, et par le fait même des critiques.
Rédigé par : Venise | 16/09/2011 à 14:33