Pendant Tout le monde en parle, j'ai écrit que Djemila Benhahib me laisse ambivalente. Je trouve que c'est une femme intelligente, je partage plusieurs de ses valeurs et pourtant, son ton et son manque de nuances m'indisposent grandement. Quelqu'un m'a répondu qu'il faut parfois exagérer pour marquer son point. Désolée, je n'achète pas cette idée. Dire qu'une certaine gauche, comme Québec Solidaire, soutient que le voile est un vêtement ordinaire, c'est faux... et démagogique.
Le débat sur la laïcité est une question complexe et je ne suis pas une spécialiste, mais résumons. La position de Mme Benhabib est que la laïcité doit être stricte: la religion est une affaire privée et l'espace public doit être vidé des signes ostentatoires. Il faudrait d'ailleurs définir "espace public". Le débat concerne généralement les travailleurs de l'État (fonctionnaires, profs, médecins, forces de l'ordre, etc.) et certains lieux clés de socialisation (les élèves à l'école, les institutions démocratiques, etc.). L'autre soir à la radio, Mme Benhabib a donné comme exemple "un journaliste en soutane". Un journaliste n'étant pas un travailleur de l'État, il faudrait savoir si le port de signes ostentatoires doit aussi être exclu de tout l'espace public (comprendre: dès que vous sortez de chez vous).
Mme Benhabib s'oppose à la laïcité ouverte qui, malgré ce qu'elle en dit, ne considère pas le voile comme un vêtement ordinaire, mais croit que le combat est ailleurs. Les féministes qui défendent la laïcité ouverte centre l'enjeu sur les droits individuels des femmes et leur émancipation. Elles ne nient pas que le voile soit un signe d'asservissement, mais ne croient pas que c'est en arrachant un signe d'asservissement qu'on règle un problème. Elles vous diraient qu'elles préfèrent avoir des femmes voilées dans leurs réunions que de couper le contact avec ses femmes.
Mon malaise avec la position de Djemila Benhabib (et de plusieurs autres), se situe exactement là. On entretient une confusion que je trouve très malsaine entre deux enjeux.
Premièrement, le débat sur le type de laïcité porte sur les valeurs que nous voulons projeter comme société. Par exemple, les partisans de la laïcité stricte diront qu'en empêchant le port du voile dans la fonction publique on affirme que le Québec place l'égalité des sexes comme une valeur primordiale qui ne tolère aucune exception. Ce débat porte aussi sur les sphères publiques et privées et vise, essentiellement, à déterminer quelle place nous sommes prêts à faire (ou non) aux symboles religieux dans notre espace public (et je répète qu'il faudrait définir ce qu'est l'espace public). Nous pourrions imaginer que nous acceptons les signes individuels (voile, croix ou autres) mais que nous refusons les prières publiques.
Deuxièmement, la question de l'égalité entre les hommes et les femmes est complexe aussi, mais toute autre. C'est une question qui relève à la fois des droits individuels (qui eux concernent autant l'espace public que l'espace privé) et une question de mentalités. Nous savons que dans certaines communautés culturelles (et pas juste musulmanes, merci!) persistent des rapports de genre, institutionnalisés, promus, défendus par le groupe, qui oppriment les femmes et bloquent leur émancipation. Nous savons que, comme dans toutes les communautés (le Québec bien blanc aussi, merci!), les femmes elles-mêmes sont parfois l'instrument de leur propre asservissement tant elles ont intériorisé les normes du groupe. Nous sommes devant un enjeu immense.
Mon malaise c'est que certains partisans de la laïcité stricte veulent nous faire croire que leur réponse au premier débat règlera le deuxième problème. Je pense que c'est faux. Ces deux questions ne sont pas liées par un lien de causalité directe. Elles participent à des mouvances voisines, mais nous pouvons très bien nous débarrasser de tout signe ostentatoire dans l'espace public et ne rien améliorer aux droits des femmes ou aux mentalités individuelles. A contrario, la crainte de plusieurs féministes qui prônent la laïcité ouverte, c'est qu'une laïcité trop stricte pousse les communautés culturelles et religieuses à se refermer sur elles-mêmes et sorte certaines femmes du marché du travail.
Ma position n'est pas ferme quant au débat sur la laïcité. Pourtant Mme Benhabib (et d'autres) poseront mon ambivalence comme la preuve de mon anti-féminisme. Nous sommes ici sur un terrain où le doute est proscrit.
Mon plus cher souhait, pourtant, c'est l'instauration d'une société égalitaire, débarrassée de ses stéréotypes sexuels. Mais je ne veux pas que ce débat n'en soit qu'un d'apparence.
Si du jour au lendemain il n'y a plus de femmes voilées au bureau des passeports, qu'est-ce que ça me dira, exactement, sur l'émancipation des femmes dans ma société?
Simplifions : l'État, et tout ce que ça comporte, est ce qui doit être laïque. Le reste, c'est la tolérance laïque et la protection de toutes les religions dans la mesure où elles ne troublent pas l'ordre publique (la loi).
Madame Benhabid a connu l'obligation du costume religieux dans l'espace public, elle parle de l'Iran d'après '89, entre autres, je ne la blâme donc pas de souhaiter que la religion soit une affaire privée, intime, de cœur plutôt que de costume où les hijab deviennent facilement des drapeaux.
Vous n'avez peut-être pas connu l'emprise catholique? Elle voit peut-être ici l'Algérie qui commence.
Rédigé par : Bernard La Rivière | 19/10/2011 à 14:51