Êtes-vous déjà tombé en amitié? J'ai des amis comme ça dont nous savons, l'un et l'autre, exactement le moment où nous sommes tombés. Avec Isabelle c'était dans une table-ronde organisée par l'INM. Au premier mot. Avec Caroline c'était dans un corridor de la Grande Bibliothèque. On travaillait depuis un temps ensemble, mais ce jour-là nous avons franchi la frontière. Avec Natacha, à six ans, c'était sur un See-Saw (qui est vraiment le lieu parfait pour discuter avant d'avoir l'âge d'aller prendre un café). Elle m'a dit qu'elle était cancer et j'ai cru qu'elle était malade. Le point au coeur était si fort, j'ai su que je ne voudrais plus la perdre. (Plus tard j'apprendrai qu'on survit de perdre les gens.)
Il y a des moments qu'on n'oublie jamais. La mémoire les enregistre sans doute parce qu'ils s'insèrent bien dans le récit que nous faisons de notre vie. Au delà de notre grand début et de notre grande fin, nous nous écrivons au jour le jour à coup de petites naissances et de petites morts.
Les coups de foudre sont des petites naissances. De ses amitiés nées en un éclair, aux amours qui auraient pu être. De ses coups au coeur artistiques (la première fois que j'ai entendu "Plaisirs dénudés" de Pierre Lapointe), aux grands apprentissages. Ma mémoire consciente est tissée de ses moments qui me mènent de mes 5 ans (avant c'est le trou noir) à aujourd'hui.
Parmi ceux-ci, je me rappelle précisément le moment où j'ai su que je voulais écrire. J'avais huit ans, j'étais en troisième année et mon enseignante s'appelait Renée. Nous écrivions cet après-midi-là. Le thème était peut-être "L'hiver". En tout cas j'ai une image claire d'un court texte de cinq ou six lignes à double interligne.
C'était une journée inspirée. Ma première sans doute. Je découvrais que parfois, le souffle est là, sans explication. Je me rappelle que Renée a lu mon texte devant la classe, surtout parce que j'avais écrit qu'il y avait devant chez moi "un tapis de neige". Bon, à rebours, on se dit quand même que ce n'était pas très original. Mais j'avais huit ans! Et ma prof était manifestement impressionnée par cette percée vers la métaphore. Ça c'est la partie "reconnaissance" du souvenir: j'ai voulu écrire parce que j'ai senti que j'avais ce qu'il fallait pour m'y faire entendre.
Mais ce n'est pas tout. Ce texte inspiré que j'avais écrit rapidement m'a pourtant donné du fil à retordre. Il commençait par "Quand..." Mais comment écrire "quand"? Quant, qu'en...? J'ai dû aller porter mon texte cinq fois. Chaque fois Renée m'a retournée à mon dictionnaire sans vouloir me donner la réponse. Chaque fois, j'ai essayé une nouvelle forme (quitte à tenter des formes ridicules - "quent" - par désespérance et à chercher du côté des mots qui commencent par K). Je ne trouvais pas "quand" qui avait le grand défaut d'être au bas de l'autre page dans mon dictionnaire. Quand (!) j'y suis finalement arrivée, j'étais sur le bord de l'exaspération.
Je ne veux pas faire de la morale à deux cennes, mais ce souvenir qu'on peut qualifier d'impérissable (s'il est encore là 24 ans plus tard!) ne serait sans doute pas le même s'il n'avait pas deux faces: l'effort et la fierté. Fierté double: celle d'avoir été reconnue dans "mon talent" et celle d'avoir vaincue l'adversaire. Je n'ai plus jamais oublié ce qui distingue quand, quant et qu'en.
Ma seconde rencontre avec l'écriture viendra l'année suivante, la première fois qu'on me demandera d'écrire un poème. La cérébrale en moi aimera surtout le jeu: chercher des mots qui riment!
Tout ça pour dire que contrairement à ce qu'on entend souvent, mon envie d'écrire n'est pas venue directement de mon goût pour les livres (qui date de la plus petite enfance). Mon envie d'écrire n'est pas venue d'une envie d'écrire des livres (c'est venu après). Encore moins d'une envie de littérature ou d'idées (ça viendra dans la vingtaine seulement). Mon envie d'écrire est venue d'un goût pour le travail des mots, d'un besoin d'être reconnue et d'une intuition que ce serait ma meilleure façon d'y arriver.
Ce jour-là, je suis tombée. Ni en amour, ni en amitié.
Je suis tombée en écriture.
Et jamais relevée.
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