Je ne crois pas qu'il y a un bon modèle de famille. Un qui fonctionne mieux qu'un autre. Je crois qu'il y a des essais et des erreurs partout, des caractères, des chocs, des fusions. Je crois surtout que certaines blessures, certaines peurs fondamentales nous façonnent et qu'on passe l'essentiel de notre vie à broder autour. Je ne pense pas que le nombre de parents ou de frères et soeurs font plus ou moins de blessures et de peurs. Mais ce sont des facteurs qui nous façonnent.
Ça remonte ces temps-ci. Des cendres d'inconscient, qui après avoir dormi pendant des années, se remettent soudain à faire de la boucane, à t'envoyer des signaux. Y'a des gens qui sont débarqués en périphérie de ma vie. En fratrie. Y'a aussi un roman de Siri Hustvedt (sur lequel je reviendrai). Cette femme écrit, dirait-on, pour faire lever les galles d'âme auxquelles tu n'avais plus touchées depuis longtemps.
J'ai peu de souvenirs avant cinq ans. Celui-ci m'est revenu récemment. Je me souviens surtout de mon sentiment. Nous sommes pressés, ma mère m'attend, mais je viens de comprendre un truc hallucinant et j'aurais besoin de quelques minutes encore pour bien l'intégrer. Je freine le mouvement parce que je voudrais m'arrêter quelques minutes dans le hall d'entrée de la garderie pour être certaine d'avoir bien compris les implications de cette nouveauté. Jean-Philippe et Alexandra, qu'on a fêté aujourd'hui, ont les mêmes parents. Ils sont jumeaux. Pas identiques. Un garçon et une fille.
Alors pour moi, tellement unique, voilà une idée fascinante. Bien sûr, tu comprends vite que certains autres ont des frères et des soeurs. (La plupart du temps, ça semble surtout emmerdant.) Mais eux, c'est un peu différent. Mon intuition me dit qu'ils ne sont pas juste ensemble. Ils sont ensemble avec des majuscules. Alors je freine le mouvement dans l'entrée de la garderie pour les regarder avec de nouveaux yeux.
Contrairement à ma propre enfance, j'ai des souvenirs très clairs de celle de mon demi-frère (né quand j'avais presque 8 ans). Le moment où j'ai appris la grossesse, sa naissance, la première fois qu'il m'a offert une galette de riz pleine de bave. Ma passion pour lui. Je me rappelle aussi avoir raconté à ma mère, en rentrant d'un week-end, que nous avions passé une belle soirée d'été sur la galerie avec mon père, sa blonde et mon petit frère. Je m'étais sentie "comme dans une vraie famille". Je me rappelle clairement la culpabilité qui m'a pris la gorge au moment où je prononçais ces mots. Je me rappelle les yeux blessés de ma mère. Je me rappelle avoir su qu'il ne fallait pas dire ce que je venais de dire. Je me rappelle mon sens inné de la censure et ma peur de blesser.
Je me rappelle aussi le moment où mon père m'a annoncé qu'il se séparait et ma peur de ne plus voir mon frère. Je me suis récemment rappelé avoir écouté, à répétition, la dernière chanson de la face B du disque de René et Nathalie Simard. Une chanson par un frère et une soeur, une chanson qui s'intitule "Prends soin de toi" et qui dit (entre autres) "J'entendrai ta voix, même si, la vie m'éloigne de toi...".
On ne sait jamais clairement ce qu'on traîne de son passé ou ce qu'on construit pour y faire face. Avant que remonte ce souvenir, je n'avais jamais pensé qu'il pouvait y avoir un lien entre mon petit frère et la passion que j'ai pour les petits garçons (bien plus que pour les petites filles). Comme si je récupérais un peu du temps que j'ai eu l'impression de perdre avec lui (parce que la vie est la vie).
Je ne crois pas qu'il y ait un modèle familial gagnant qui fait à tout coup des enfants heureux, seulement que nous nous construisons autour de nos failles et nos monts. La fascination que j'ai pour les fratries parlent de l'absence, mais aussi du silence. Le dense silence de cette maison dans les bois où, seule, j'ai grandi. Ce silence et cette solitude, je les cultive encore jalousement en disant qu'ils sont des choix.
Il m'arrive parfois d'oublier que certains de mes choix relèvent de profonds conditionnements.
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