C'était à la toute fin de Tout le monde en parle dimanche soir. Marie-Claude Savard a raconté que lors de l'une de ses premières affectations comme journaliste avec les Alouettes, les joueurs l'ont "initiée". La journée étant pluvieuse, ils ont entraîné les journalistes dans les vestiaires pour les entrevues. Quand Mme Savard est arrivée, tous les joueurs avaient une serviette autour de la taille qu'ils ont retirée au même moment. (Ici, il faut rire, c'est un gag.)
Je me suis sentie bien seule pendant quelques minutes à ne pas trouver ça drôle.
Faut dire que j'hais les initiations. Elles ont un relent tribal qui m'exaspère. Elles sont une belle preuve de l'âge mental décadent de l'humain lorsqu'il se regroupe. Même les initiations dont on se targue qu'elles ne sont pas humiliantes ont leurs rituels (à commencer par boire jusqu'à se vomir le foie) et sont toujours organisées sur un mode un peu débile, compétitif, agressif. Sous prétexte ludique, elles sont calquées sur une dichotomie banale "avec nous ou contre nous". Elles sont une reproduction artificielle de la loi de la jungle. Sérieux, à quelle partie de vous ça fait du bien de participer à ça?
J'hais les initiations parce qu'en plus d'être à un degré 0 de réflexion, elles ont toutes le même objectif: prouver jusqu'où tu es prêt à aller, dans ta propre aliénation, pour l'acception du groupe. Et, en soi, ça me paraît un principe arriéré.
Mais revenons à Marie-Claude Savard.
Plusieurs personnes m'ont souligné qu'elle doit en voir plein des joueurs nus dans les vestiaires. Sérieux, vous ne voyez pas la différence entre voir un (ou plusieurs) joueur nu qui se dirige vers une douche dans un vestiaire et un (ou plusieurs) joueur qui t'attend pour se dénuder?
On me dira aussi qu'elle l'a trouvée drôle. Est-ce vrai? Je n'en sais rien. Elle en rit aujourd'hui. Mais peu importe puisque ce n'est pas elle que je défends, mais un principe.
Première question: Admettons qu'elle aurait mal réagi. Peu importe sa raison (précédente agression, fragilité émotive du moment, valeurs différentes, etc.), si elle sort du vestiaire fâchée, qu'est-ce qui se passe? On a peur qu'elle parle, ça c'est sûr! (Ah, tiens! Y aurait-il quelque chose d'un peu gênant dans l'histoire?) On considère qu'elle a "échoué" son initiation? Tout le monde est mal à l'aise et on s'enfonce là-dedans? Et si elle ne l'avait pas trouvée drôle, est-ce que vous l'auriez trouvée drôle quand même?
Deuxième question: Admettons la même scène, mais dans une équipe collégiale avec une étudiante en journalisme. La trouvez-vous aussi drôle? Ou admettons la même scène dans un labo, dans un domaine où il n'y a que des hommes. La nouvelle stagiaire arrive, ils sont nus sous leur sarrau, ils se déshabillent. La trouvez-vous aussi drôle? Alors est-ce qu'elle est drôle juste parce que c'est une équipe de sport professionnel? Un peu comme cette fameuse violence qui fait partie du jeu.
Troisième question: C'était quoi l'intention? Faire une blague, je sais! Mais encore? On n'aurait pas fait la même blague à un journaliste homme, non? (En fait, dans de telles circonstances, je pense que j'aime mieux pas savoir les initiations qu'on leur fait passer.) Donc? On voulait qu'elle prouve qu'elle pouvait soutenir la vue de 35 footballeurs à poil pour être "one of the boys"? On voulait la taquiner un peu? Lui rappeler qu'elle est une femme, petite, dans un monde d'hommes grands? On voulait se moquer gentiment de son malaise?
J'ai beau tourner cette dernière question dans tous les sens, je ne trouve aucune intention qui peut justifier une telle blague qui ne soit pas une intention cromagnon. Tout nous ramène à l'idée d'un processus tribal qui s'apparente à un rite de passage. Un rite de passage qui assoit la suprématie du groupe, qui différencie les genres et qui s'appuie, pour se faire, sur la nudité. Dans quelles circonstances est-on prêt, aujourd'hui, à accepter ce genre de phénomènes?
Marie-Claude Savard ne se faisait pas initier à un club privé quelconque, elle se faisait initier dans sa nouvelle affectation de travail.
Ce sera ma dernière question: depuis quand tolère-t-on des initiations à caractère même vaguement sexuel en milieu de travail?
Catherine, je suis tout à fait d'accord avec ton interprétation de ce type d'initiation. Or, je pense que c'est parce que nous vivons dans une époque qui manque cruellement de sens et qu'un des sens de l'initiation était (à l'origine) un rite de passage "sacré", et vécu comme tel. L'initié (mystos, en grec) était introduit à une nouvelle connaissance, un nouvel "état". C'est vrai que chez les Grecs, certains rites étaient sauvages (on pense à la Cryptie des Spartiates), mais d'autres, liés au processus religieux, étaient axés sur une révélation de secrets, de symboles, de connaissances particulières...
Loin de nous, maintenant, l'idée "sacrée" du rite de passage. Qu'est-ce qui a encore une valeur sacrée, de nos jours? Même la mort perd de son intensité, phénomène banalisé et vite réglé, dans notre monde à bout de souffle.
Donner un sens à sa vie, à ses actes, relève d'un défi personnel de chaque instant.
C'est vivre à contre-courant.
Il est clair que dans l'exemple "d'initiation" vécu par Marie-Claude Savard, loin de nous le "sens" profond ou même un quelconque passage à quoi que ce soit, à moins que la pauvre journaliste ait pu "passer un cap" dans la réalisation de la bêtise humaine.
Rédigé par : Julie GravelR | 10/11/2011 à 09:28