The Guardian publiait dimanche un extrait du nouveau livre du compositeur Stephen Sondheim où il affirme que la critique ne sert presque à rien, sinon à faire dévier les artistes de leur voie créative. Hier, Michael Billington lui répondait en rappelant que la critique est d'abord utile puisqu'elle est un dialogue autour de l'oeuvre. Dans son papier, Billington raconte une anecdote qui date de quelques années.
Many years ago, I was involved in a radio debate with the late Simon Gray who made some similar points to Sondheim. A dramatist with a new play, said Gray, was as vulnerable as a mother with a new baby. She wouldn't like it if she took her baby to the park and people poked their noses into the pram and criticised the baby's legs for being too short or its nose too long. Fine, I said. But, once you start charging people up to £50 a time for a glimpse of a new infant, you must expect public comment.
Cette métaphore de l'oeuvre comme un enfant me semble trompeuse. En acceptant de jouer le jeu, la réponse de Billington m'apparaît aussi innapropriée.
Ce n'est pas le prix payé pour avoir accès à une oeuvre qui donne le droit à la critique. Il serait absurde qu'il en soit ainsi. Le public a accès à la plupart des oeuvres en arts visuels contemporains gratuitement ou à très petit prix: imagine-t-on que leur gratuité nous enlève le droit de les analyser? De la même façon, est-ce que tout spectacle offert gratuitement dans un festival s'extrairait du regard critique? Est-ce que le théâtre devrait s'attendre à plus de critiques que le cinéma parce qu'il est plus dispendieux d'y avoir accès?
L'argument du prix ne tient donc pas la route. Un bébé offert gratuitement au regard dans un parc et une performance théâtrale offerte gratuitement dans un parc sont des phénomènes fondamentalement différents.
Bien que je comprenne cette association viscérale qu'on peut faire entre l'oeuvre et le bébé, la métaphore ne survit pas à l'analyse. Nous pourrions simplement dire qu'il est impensable de comparer un être humain à un objet d'art. Ce serait court, mais ce serait vrai.
Plus fondamentalement, ce qui distingue l'oeuvre d'art d'un enfant, c'est que la première est une prise de parole, une affirmation. Un enfant n'est pas - du moins ne devrait pas - être un discours public tenu par ses parents. Un enfant est un sujet du monde, il n'en est pas qu'un objet. Une oeuvre est toujours un objet, soit-elle performée par des sujets.
Certains artistes vous objecteront que, comme l'enfant, l'oeuvre est une partie d'eux-mêmes. Mais quand quelqu'un protége son enfant, ce n'est pas que son reflet en lui qu'il protège. Dans une oeuvre, si. Une oeuvre n'a pas de besoins, c'est juste son artiste qui en a. Si l'oeuvre est rendue publique, c'est par le besoin de l'artiste de s'exprimer. Un enfant naît de bien d'autres besoins, mais il faudrait être franchement névrotique pour le comparer sérieusement à un objet qu'on aurait créé.
Là où Michael Billington frappe juste, c'est que rien ne déplaît davantage aux artistes que le silence médiatique. Mais il semble souvent qu'ils souhaiteraient pouvoir contrôler les règles du jeu. On comprend, ce faisant, qu'ils soient plus à l'aise dans l'espace promotionnel consacré à la mise en valeur (entrevues, pré-papiers, junkets, etc.). Dans ce cadre, le média sert davantage de courroie de transmission pour rejoindre le public.
Or, c'est dans l'espace critique et analytique que peut se déployer un réel dialogue public autour d'une oeuvre. Poursuivant la métaphore du bébé, on voudra vous faire croire que c'est comme si on kidnappait votre enfant, le détournant ainsi du giron que vous aviez imaginé pour lui.
Mais une fois qu'on admet que l'oeuvre n'est pas un bébé, mais un discours, on peut comprendre que sa critique fasse parfois mal, mais ça ne justifie pas qu'on y mette fin. À partir du moment où, par envie ou par besoin, une parole, une expression ou une idée est mise sur la place publique, il est gage de santé qu'elle soit discutée et évaluée.
Cela n'a rien à voir avec son prix, seulement avec sa raison d'être.
L'artiste doit couper le cordon et assumer son travail!
Rédigé par : M Petit | 25/11/2011 à 11:17