Je pensais que je n'aurais rien à ajouter. Et puis voilà...
Mon premier malaise est venu devant tous ces gens qui se disent anciennes victimes d'intimidation. Je ne pense pas avoir jamais été intimidée (sauf une fois par un jeune militaire au Honduras).Pourtant, j'ai eu mal, on a été méchant, on m'a dit des horreurs. À tous les âges. Même adulte, hein... Je me rappelle un matin, je devais avoir 15 ans. J'avais cassé un verre de contact, je portais mes lunettes. En embarquant dans l'autobus scolaire, j'ai entendu quelqu'un dire "Il lui manque juste des broches." Tout ce qu'il y a de laideur dans ce "juste". Pourtant, même avec la distance, en regardant les photos, on se demande ce que j'avais TANT que ça. J'étais un peu ronde bien sûr, mais bon. Pourquoi tant de haine...?
Mais je n'ai jamais eu peur. Et comme le dit si justement Simon Jodoin, c'est la peur qui fait l'intimidation. J'avais déjà une certaine force de caractère, une certaine notion de justice, mais j'ajouterais qu'on n'a jamais tenté de me faire peur. On a été très méchant, mais je ne me rappelle pas qu'on ne m'ait jamais directement menacée. Et si quelqu'un a déjà rentré quelqu'un d'autre dans une case, c'était moi! Il s'appelait Marc-Antoine (je le salue!) et, comme les autres, il se moquait.
Contrairement à tout le monde, donc, je ne m'identifie pas directement à l'histoire qui fait jaser ces jours-ci.
J'avais pourtant envie de mourir. Souvent. Il y a d'autres raisons de vouloir mourir que la peur. Mes raisons étaient métaphysiques avant même que je connaisse le mot.
Alors mon deuxième malaise monte quand je lis que la mère de la jeune fille estime que la seule raison de ce suicide est l'intimidation à l'école. Croyez-moi, je suis vraiment empathique, mais je pense malheureusement qu'elle n'en sait rien. Si j'avais mené mes plans à exécution à 15 ans, ma mère aurait sans doute dit aussi que c'était à cause de la méchanceté à l'école. Et elle aurait eu tort.
À voir comment les gens se jettent à bras raccourcis sur celle qui est maintenant identifiée comme le bourreau (ces mêmes gens, criss, qui aiment plutôt ceux qui jouent les bullies dans les télé-réalités...), je repense à René Girard et à sa théorie sur le sacrifice. C'est confortable, hein, un bouc-émissaire!
Je n'ai pas de réponses, mais je sais que contrairement à la version de la mère, les amies estiment que la jeune fille n'allait pas bien à la maison non plus.
Et ça me rappelle comment je me sentais coupable adolescente. En plus d'être malheureuse, j'étais coupable de l'être parce que je n'avais aucune vraie raison. Il me semblait que pour être malheureuse il fallait être violentée ou abusée. Il fallait des raisons matérielles de malheur que je n'avais pas. Mon enfance dont je connaissais pourtant l'histoire objectivement ne m'apparaissait pas une raison suffisante. Et l'est-elle seulement? Je ne sais pas. Aurais-je été différente avec des parents qui s'aiment, peut-être plus présents, une mère moins dépendante? Je ne sais pas. Et je ne le saurai jamais.
J'ai été une enfant souvent triste, dramatique. Je me suis sentie rejettée et pourtant je ne l'étais pas tant que ça. J'avais des amis, mais j'en voulais plus. Une des adolescentes de Sainte-Anne-des-Monts a témoigné: "Elle voulait que tout le monde l'aime." Certaines personnes vivent beaucoup mieux que d'autres avec l'amour sélectif des masses. Moi ça me tuait. Littéralement. Parfois ça me tue encore.
Finalement, je veux juste dire qu'on sait si peu de choses de ce que cette jeune fille avait dans l'âme, entre autres parce qu'elle le savait sans doute bien peu elle-même. Alors quand j'entends Laurent Paquin couper une psycholoque à 24 heures en 60 minutes, pour dire que l'intimidation n'était pas la goutte qui à fait déborder le vase, mais pas mal le vase au complet, j'ai un malaise.
Comme nous tous, il n'en sait rien.
Si cette histoire aura convaincu les masses que nous devons tous travailler pour que l'intimidation cesse, tant mieux. Mais arrêtons de prononcer ce nom que j'ai évité d'écrire ici et laissons cette histoire se régler chez les gens qu'elle concerne. Nous sommes en train de sombrer dans un freak show collectif et ça ne rend pas hommage à personne.
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J'ai repensé à ce texte de mon ancien blogue où je parle du rôle de la télé (ici de RBO) dans une certaine forme de méchanceté qui sévissait dans les cours d'école.
Je pense qu'elle aussi ne savait pas tout. Moi ça m'a pris un océan pour comprendre quels étaient les malaises à la maison aussi. C'est facile les bouc émissaires, et c'est évident que ceux qui laissent des messages de menaces aux "bullies" ont vraiment rien compris à cette histoire.
J'avoue que personnellement je trouve ça toujours étrange que des gens ont été "bullied" et avaient des amis, simplement parce que j'en avais pas - ponctuellement il y avait d'autres jeunes qui me parlaient mais généralement au bout de quelques mois ils arrêtaient. La dernière année je l'ai passée seule dans les couloirs. Enfin, je veux juste dire il y a tout un différent spectre de situations.
C'est une histoire triste, et je pense que ça dénote le besoin d'avoir plus d'interventions psy pour les ados - pourquoi les réserver à ceux qui font des troubles? Encore une fois on ne transfère pas les comportements d'adultes aux ados.
Rédigé par : Sophie | 03/12/2011 à 10:27
Superbe texte, merci de ramener de la nuance dans un monde qui en manque tellement.
Rédigé par : Marie | 03/12/2011 à 10:36
Ma fille, tu m'étonneras toujours par la justesse de tes propos. Mais au Québec on est comme ça. Un itinérant meurt gelé, un sapin de Noël enlevé, un musulman à la cabane à sucre, tout est prétexte à une soudaine prise de conscience. C'est comme si l'omerta du bien paraître qui est organisée en système est soudainement brisée et qu'on voudrait ne pas voir la réalité en face. On fait alors beaucoup de contrôle médiatique pour ensuite retomber dans une prétendue normalité jusqu'à la prochaine crise.
Rédigé par : DAD | 03/12/2011 à 11:38
@Dad: je vous rassure, ce n'est pas propre au Québec, mais bien à la société spectacle qui sévit partout en Occident (et même pê ailleurs, je ne sais pas je n'y suis pas!)
@L'auteure: votre propos est si juste. Le suicide est un drame intime, et relève de profondes failles psychologiques comme souvent le fait de passer à l'acte pour les criminels. Les réduire à des causes sociales, c'est en oublier la nature pathologique et les minimiser... En France, on débat de ce sujet autour des récidivistes (notamment pour le cas de viols), la solution proposée: les enfermer, à vie, sachant que cela est impossible car trop cher pour la société. Mais jamais on ne propose de "soigner"!
Rédigé par : Nymph' | 03/12/2011 à 12:50