Mon analyste m'a dit que, dans les situations catastrophiques, les mélancoliques gardaient plus la tête sur les épaules que les gens ordinaires, en partie parce qu'ils peuvent dire : "Qu'est-ce que je t'avais dit?" Mais aussi parce qu'ils n'ont rien à perdre.
Lars Von Trier
Quand j'ai lu cette citation de LVT dans un article de Normand Provencher, j'ai eu le pressentiment d'une réponse à ce qui me préoccupe depuis quelques mois: tout le monde parle de la morosité ambiante et je ne la sens pas!
Bien sûr, je constate le béton qui s'effrite, j'entends les nouvelles de corruption, les orientations du gouvernement fédéral m'effraient. Mais ma société serait morose? En comparant à quoi? À quand? Plus que d'habitude? Il ne me semble pas. Il est vrai que je ne suis pas une nostalgique et je ne fais pas très confiance en notre capacité à poser un regard serein (à défaut d'être objectif) sur le passé.
L'une des explications se trouve sans doute dans ma formation. On dirait que les études en science politique m'ont vaccinée contre les surprises du monde. Les dynamiques de puissance et de violence, si elles m'interpellent encore, n'ont plus sur moi une emprise qui pourrait affecter mon moral. Elles ne me surprennent plus.
Mais je pense que c'est surtout une question de tempérament et c'est là que la citation de Lars Von Trier est si lumineuse. Personnellement, je n'aurais pas dit les choses ainsi, LVT étant sans doute plus nihiliste que je ne le suis...
Mais comme lui, je suis une personne lourde, un être des profondeurs. Ce qui m'intéresse se passe dans le temps long, dans l'espace vaste et, surtout, bien profond. J'associe plusieurs de nos préoccupations actuelles à un brassage des eaux de surface. Une agitation qui semble s'étonner de vivre dans un monde dont plusieurs coins pourrissent, comme s'ils s'étaient mis à pourrir depuis cinq ou dix ans seulement.
Malgré la pourriture, je n'ai pas cette impression que, dans l'absolu, le monde régresse, ni même le Québec. Je ne suis pas satisfaite pour autant, mais dans plusieurs dossiers, il est indéniable que sur cinquante ou cent ans, nous avons fait des progrès.
Mais les gens veulent que ça bouge! Et à la vitesse à laquelle ils s'emballent (je pense entre autres à la folie Obama), il n'est pas si étonnant de les entendre ensuite crier à la morosité. On m'a traitée de cynique au lendemain de la victoire d'Obama, comme dans le sillage du printemps arabe. Je ne suis pas cynique, mais l'ampleur de vos poussées d'allégresse annoncent des putains de gueules de bois. Criez victoire un peu moins vite, et vous crieriez peut-être au désespoir un peu moins souvent.
Si vous attendez du monde des révolutions spontanées qui ont la fulgurance d'un orgasme réussi, il n'est pas étonnant que vous restiez souvent sur votre faim. Personnellement, les changements que j'espère ne peuvent pas se faire en vitesse, ce sont des changements de mentalité. Quand ça va trop vite, tout indique qu'il manque de racines.
Chaque semaine, je me penche sur les douleurs, les morsures, les fêlures du monde. Chaque semaine, j'ai des frissons ou une nausée en lisant les journaux. Mais pas plus en ce moment qu'avant. Les problèmes changent, mais je n'ai pas le sentiment qu'ils se multiplient. Peut-être parce que, chaque semaine, je suis aussi confrontée à de la beauté, de la grandeur d'âme, de la solidarité.
Je ne trouve pas ma société plus morose qu'avant. Mais elle change sans doute moins vite que les prismes qu'on utilise pour l'analyser. La morosité n'est pas un fait objectif, elle relève de l'état d'âme, alors si les gens en parlent, elle semble devenir incontournable.
De quoi le Québec a-t-il besoin? Qu'on arrête de s'imaginer que c'est à coup de déodorisant qu'on va règler ce qui pue du monde. C'est en regardant ce que le monde a de morose en face, au jour le jour, qu'on évite de trop en souffrir le jour où la rumeur commence à se préoccuper de l'odeur. Le jour où il semble enfin évident que pour que ça cesse, faudra se mettre les mains dedans.
Merci Catherine. Je n'aurais jamais eu les mots pour exprimer si bien ce que je ressens envers cette vision de la société. Ça me fait du bien de lire ça. Cette lourdeur dont tu parles, je la porte avec conviction même si de temps à autres je souhaiterais la laisser couler au fond pour rejoindre les remous, qui semblent si importants, si clinquants. Je me suis demandé longtemps pourquoi j'en était incapable... J'en arrive au même constat que toi.
Rédigé par : Nini Bélanger | 26/12/2011 à 11:11
Merci Nini. Je t'avoue que ce texte a été l'un des plus difficiles à écrire cette année. Ça ne va jamais de soi de mettre des mots sur des impressions furtives.
Rédigé par : Catherine | 26/12/2011 à 12:51
Comme les changements géologiques, les changements sociaux significatifs se font sur le long terme. J'ai l'impression que le déferlement constant d'informations - généralement superficielles - qui nous submerge donne l'impression que tout bouge alors qu'au fond les choses changent très lentement.
Comme Obélix qui regarde pousser le chêne, les gens veulent voir les choses changer. Mais je ne pense pas que l'humain soit fait pour appréhender l'instantanéité alors qu'il y est de plus en plus soumis. Il utilise de plus en plus des outils qui lui en donnent l'impression, mais ce flux croissant d'information qui alimente son cerveau ne correspond à aucune réalité. On demande à ce cerveau de faire des choses pour lesquelles il n'a pas été "conçu". D'où la fatigue, la déprime, le sentiment d'impuissance, la morosité.
Peut-être que les mélancoliques réussissent à rester à distance de ce bruit informationnel. Nous -moi aussi- réussissons à ne pas courir le visage collé sur tous ces arbres et pouvons ainsi mieux voir la forêt... sans nous soucier des arbres qui poussent :-)
jean
Rédigé par : Jean Vaillancourt | 26/12/2011 à 13:47
Je repense à notre conversation de ce midi et à mon désenchantement face au réseau de la santé, cette baleine qui menace d'échouer, qui cherche ses repères... et je me dis qu'au fond ce qu'il me reste à faire, c'est faire mon travail. De mon mieux. Jour après jour. Point. Parce que chaque personne que j'apaise un peu en apaisera une autre et que peu à peu, à partir des individus et de leurs familles, dans le temps long et les vastes espaces, les choses évolueront.
Merci ma chère. Quelle merveilleuse façon de terminer l'année. Apaisée.
Rédigé par : Caroline | 30/12/2011 à 22:49
Vrai. Apaisée est un bel état!
Rédigé par : Catherine | 30/12/2011 à 23:08