"Le sexe triste est-il un constat ou une posture?"
C'est Chantal Guy qui posait la question dans une conversation sur Twitter. Dans leurs chroniques respectives, Marc Cassivi et elle concluaient qu'au cinéma comme dans les bouquins, l'époque est à la jouissance déçue, au coït gris cendre.
Il me semble qu'un artiste n'est jamais complètement hors de la posture, y compris quand il fait un constat sur sa société et son époque. Le sexe triste serait donc à la fois posture et constat.
Précisons d'abord que si le sexe triste est répandu, on ne peut tout même pas dire qu'il soit "à la mode". Qu'est-ce qui est à la mode? Des vidéoclips où chaque pose adoptée par une chanteuse pop semble une invite; des émissions où des jeux sexuels deviennent des stratégies pour gagner des prix; des revues de tout genre où on vous apprend comment faire bien les choses qu'il faut faire pour garder votre conjoint sexuellement épanoui.
Le sexe a donc le caquet bas dans une partie de la production culturelle, mais en même temps, dans la culture de masse, il continue à être présenté comme une source de plaisirs purs et de jouissance inégalée. Comme je l'expliquais dans un texte paru au début de l'été, le sexe est bien le seul domaine dans lequel "Écoute ta pulsion!" semble la réponse one-size-fits-all. Comme s'il n'y avait pas, dans nos pulsions, des névroses qui nous mènent parfois au pire endroit.
Dès qu'on ose défendre l'idée qu'il y a peut-être un côté sombre à la sexualité (même quand elle se fait entre adultes consentants), il y a quelqu'un pour vous accuser de trouver que "le sexe c'est mal". Ça m'est arrivé sur Twitter le soir où l'écrivaine Sophie Fontanel était à Tout le monde en parle. On peut aussi lire ce genre de commentaires sur les articles de Cyberpresse. Pourtant il me semble que les nuances entre "le sexe c'est mal" et "le sexe peut faire mal" ne sont pas très difficiles à saisir.
Le constat, c'est sans doute que le sexe ne se résume pas à ce discours globalement jovialiste qu'on entend partout. Un discours qui tend à présenter la sexualité comme un passeport direct vers la liberté. Un discours qui, sous prétexte d'une société qui a tué les tabous, fait l'économie d'une réflexion sur la complexité émotive de nos choix sexuels. Il semble que la seule question pertinente soit "Sommes-nous amoureux ou non?". Comme si, dans le sexe, il n'était pas aussi question de complexes, de désirs, d'abandon, de tendresse, de peur, d'angoisse, de pouvoir, de rejet, de besoin de plaire, d'intimité, de plaisir, de douleur, etc.
Dans son roman, Sophie Fontanel s'applique à démontrer que derrière le vernis, rares sont les gens complètement épanouis dans leur sexualité! Y compris dans les couples... Combien de couples que je croyais parfaitement heureux se sont révélés, le jour de leur séparation, vivant presque en blanc depuis deux, trois, parfois cinq ans... Quelle surprise d'apprendre que des gens qui sont en couple depuis des années se sentent mal dans dans la nudité du corps de l'autre, dans leurs fantasmes, dans le rapport qu'ils font (ou non) entre désir et tendresse. Comme l'écrivait Josée Blanchette récemment, le très bon sexe est plus rare qu'on veut se le faire croire. La libération sexuelle offrait de nombreuses clés, elle ne garantissait pas le paradis.
Le problème de la pensée jovialiste sur la sexualité, c'est qu'elle fait passer tout doute, toute douleur, toute insécurité pour une anormalité. Le sexe fait partie des choses qu'il est incontournable d'aimer sans nuances, comme l'été, les vacances, le chocolat et le temps des Fêtes.
En effet, tout comme Noël, le sexe est présenté comme une source obligée d'allégresse. Si vous vous entêtez à voir la mélancolie dans les Fêtes de fin d'année, vous êtes un rabat-joie. Si vous vous entêtez à voir les blessures dans les pratiques sexuelles, vous êtes un pudibond.
Alors, constat ou posture? Constat puisque je sens la mélancolie qu'on nous cache et je constate les blessures que l'on tait. Posture puisque j'aime bien la mélancolie et je trouve qu'il n'y a rien de plus beau que les gens qui assument leurs blessures.
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