Je ne reviendrai pas sur l'imbroglio entre Métromédia Plus, la Société de transport de Montréal et la compagnie théâtrale Sibyllines concernant l'affiche de l'Opéra de Quat'sous. J'ai beau regarder l'affiche sous tous les angles, impossible de comprendre ce qu'il peut y avoir là de choquant en 2011 à Montréal. Les filles sont en sous-vêtements, certes. Mais des sous-vêtements d'une autre époque, plus habillés que bien des looks d'été qu'on croise dans la rue... Mais l'histoire n'est pas claire et nous nageons en plein flou administratif, alors je ne ferai pas de procès d'intentions.
Je veux tout de même revenir sur les propos tenus par une employée anonyme de Métromédia Plus à la journaliste Frédérique Doyon: "Rien de sexuel ne passe dans le métro." J'ai bien failli m'étouffer dans ma tartine (il y a dangers à lire le journal en déjeunant). Je me demande si elle a vraiment dit cette phrase sans un soupçon de rire au fond de la voix.
J'ai quitté Montréal depuis deux ans, mais je doute que les choses aient tant changé. Pendant plusieurs mois, le métro Beaubien nous gratifiait d'une pub de sex-shop, pas sexy du tout, mais très suggestive. Que dire des annonces de jeans, d'American Apparel, de sous-vêtements, de parfum (dont on se demande parfois si elles ne sont pas des annonces de sous-vêtements).
Cette histoire m'a rappelé le calendriergate que nous avons vécu à Ottawa en 2010. Suite à la parution d'un calendrier (illustré par les oeuvres de Diana Thorneycroft) faisant office de programmation annuelle du Théâtre français du Centre national des arts, il y aurait eu quelques plaintes. Les photographies de Mme Thorneycroft mettent en scène des figurines qui détournent certains symboles canadiens (castors et caribous, mais aussi Anne of Green Gables, Don Cherry et autres) et proposent un regard décalé sur l'esthétique du Groupe des sept. Quelques plaignants auraient affirmé que ces images parfois violentes ou sexuelles avaient traumatisé des enfants.
Lors d'une entrevue avec Wajdi Mouawad, le chef d'antenne du téléjournal de 18h à Radio-Canada a évoqué "des images si réalistes". Cette fois-là, c'est dans ma darne de saumon que j'ai failli m'étouffer. Des images réalistes? Avec des petites figurines en plastique? Choquer des enfants et des adolescents? Ceux-là même qui jouent à des jeux vidéos immersifs? Qui remplissent les salles de cinéma pour voir des films produits dans une usine à saucisses où la vulgarité et la violence font partie des ingrédients incontournables? Qui regardent des vidéoclips où l'image objectale de la femme ne peut être remise en question?
Le thème du Théâtre français du Centre national des arts cette année est "Nous ne sommes pas dangereux!". Je comprends ce slogan dans ma chair. Actuellement, j'ai cette image de nous (le milieu artistique). Je nous vois avancer vers le public, les mains ouvertes, les poches renversées, comme pour dire: "Nous ne sommes pas armés, nous ne vous voulons aucun mal." Parce que dans ces deux histoires, le même fil conducteur: les gens ont des réactions de rejet devant les images artistiques qu'ils n'auront pas devant des images commerciales.
Le plus difficile dans cette dynamique, ce sont toutes ces mauvaises intentions que l'on prête aux artistes. Une frange du public, des fournisseurs, des médias semblent convaincus que les artistes sont tous de potentiels manipulateurs qui veulent les mener, malgré eux, sur le chemin de la subversion. Pourtant, contrairement au discours commercial, le discours artistique n'a habituellement pas d'objectifs fixes. Il est moins dans le résultat que dans le chemin, dans la démarche. C'est un discours en mouvement, un dialogue.
En contrepartie, le discours commercial a des objectifs clairs, chiffrés. Et nous sommes si peu
nombreux à tenter d'y résister. Parce qu'il est mieux lubrifié? Parce que nous y sommes trop habitués et qu'il nous semble, de toute façon, incontournable? Parce qu'on aime s'imaginer qu'il n'est pas financé par nos taxes?
Osez questionner les images bombardées par des véhicules commerciaux, il s'en trouvera pour évoquer la liberté et vous suggérer de changer de poste si vous n'êtes pas contents. Mais montrez leur une Anne of Green Gables de 2 centimètres en plastique qui offre ses seins sur un plateau et ils vous accuseront d'être un loup pour leurs enfants.
Est-ce bien ça le conservatisme? Une idéologie qui pardonne à ce qui vend, mais suspecte ceux qui interrogent?
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