La plupart du temps, c'est comme ça. Nous ne faisons pas l'expérience du monde. Nous faisons l'expérience de ce que nous attendons du monde.
Siri Hustvedt, p. 179J'ai souvent pensé que nul d'entre nous n'est ce que nous imaginons, que chacun de nous normalise la terrible étrangeté de sa vie intérieure au moyen de diverses fictions commodes.
Siri Hustvedt, p. 301
Il y a beaucoup de choses que l'on peut reprocher à la psychanalyse (et surtout à ceux qui lui vouent un culte). Il serait triste, pourtant, de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il y a des intuitions intéressantes dans la psychanalyse et une démarche qui a profondément marqué la pensée occidentale. Une démarche intellectuelle et analytique qui s'intéresse au sujet comme constructeur de réel. Une démarche qui met en lumière les liens inconscients que nous opérons entre des réalités qui, au plan concret, n'ont rien à voir. Une démarche qui s'intéresse au poids du discours et des images. Peut-être que certains défenseurs de la psychanalyse ont surtout perdu de vue qu'ils devaient aussi appliquer leur approche à eux-mêmes. Il est certain que le discours de la psychanalyse mérite d'être déconstruit. Il faut pouvoir avaler sa propre médecine.
Ce long préambule pour parler du talent de Siri Hustvedt (traduite par Christine Le Boeuf). J'avais apprécié Tout ce que j'aimais, mais Élégie pour un Américain est venu tranquillement racler dans des zones de moi que je ne connaissais plus, ramenant en surface multiples sensations et diverses angoisses. Il n'est pourtant pas question d'identification: ce n'est pas parce que je me suis reconnue chez Erik, le narrateur, ou même chez sa soeur, que ce roman m'a bouleversé.
C'est plutôt que le narrateur est psychanalyste et l'auteur parvient (jusqu'aux trois percutantes et dernières pages) à bâtir une trame qui réfère à la psychanalyse dans ses thèmes, mais surtout dans sa forme. C'est magistral et ça m'a replongée directement dans l'esprit de l'analyse.
D'abord parce que dans les scènes d'analyse, j'ai retrouvé cet état de flottement que j'associe à la thérapie que j'ai suivie. Ces moments où les images et les souvenirs surgissent dans un ordre qui, malgré les apparences, n'est pas complètement aléatoire. Cet état où la relation avec l'analyste devient en soi un enjeux. Cet état de demi-sommeil aussi, bien expliqué par Hustvedt, comme un mécanisme de défense.
Il m'arrivait souvent, pendant mes séances, d'avoir un coup de barre aussi soudain qu'inattendu ou de somnoler, carrément. Pendant ces moments, des images parfois fortes survenaient, des images qui sont comme un glissement vers le rêve. Je me souviens, en tout début de démarche, avoir ainsi "rêvé" que mon analyste se penchait sur mon épaule (geste impossible considérant le respect absolu des territoires analyste/client) pour en retirer doucement un long fil perdu, rouge vif. Je n'ai pas la clé de cette image, mais elle m'a entraînée à parler de l'enfance (le geste doux de la mère, le fil de la couturière qu'elle était, le rouge qu'elle a toujours présenté comme "ma couleur").
Tout ça pour dire que Siri Hustvedt ne se contente pas de décrire ce processus, elle l'écrit. Il se sent. Elle le fait vivre. C'est dans la forme même que se devinent les pensées qui vont de coq-à-l'âne, les roulements d'images et les prises de conscience progressives.
Même dans les scènes de la vie courante de son narrateur, Siri Hustvedt continue a déployé les ressorts de la psychanalyse. Erik ne cesse pas d'être psychanalyste, évidemment, en sortant de son bureau et l'empreinte de cette extrême conscience de soi parcourt le livre. Images qui assaillent sans crier gare, analyses de rêves, remises en questions, écoute du second degré de discours, souvenirs d'enfance, etc.
Ce n'est donc pas l'histoire de ce livre qui m'as marquée, mais la capacité de son auteure à modeler sa voix narrative sur une prémisse théorique sans qu'on sente pour autant l'essai universitaire. Conteuse habile, Hustvedt est aussi d'une précision chirurgicale dans ses choix stylistiques.
En ce sens, la conclusion est vertigineuse, non pas parce qu'elle est punchée, mais bien parce qu'elle démontre la cohérence que peut prendre soudain le récit de notre vie quand on réussit à y déceler quelques images fortes qui, inexorablement, nous accompagnent partout.
Un livre qui n'est pas sur la psychanlyse mais qui est psychanalytique. Coup de coeur.
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