C'est tellement énorme qu'on se demande même s'il vaut la peine de répondre. Or, vu le titre de l'auteur de ce texte publié aujourd'hui dans La Presse, j'aurais quelques considérations d'ordre philosophique à partager sur sa réflexion.
Règlons d'abord un truc futile: comme le notait très justement une amie (et je pèse le mot "amie"!), il ne sert à rien de revenir sur la question: un ami Facebook n'est pas toujours un ami! Le cas semblait réglé depuis belle lurette, mais parfois il faut insister.
Passons donc à l'essentiel, comme quand l'auteur écrit: "Alors qu'autrefois, l'amitié était un partage de sentiments entre deux individus, il est devenu aujourd'hui [...] un partage d'opinions." C'est plutôt paradoxal puisqu'il me semble en fait que plusieurs abonnés Facebook partagent surtout des affects et des états d'âme (et des photos de vacances, et d'enfants, et de chats) cherchant sur les réseaux sociaux une résonnance affective justement. Les réseaux permettent l'échange d'information, essentiellement écrite. Est-il impossible de partager des sentiments par écrit? Ce serait déroutant de l'apprendre maintenant, des gens s'y risquent depuis fort longtemps...
Plus déconcertant encore: "Autrefois [...] l'ami pouvait partager des opinions tout à fait différentes de nous que cela n'entravait nullement notre amitié." Pourtant, l'histoire me semble plutôt faite d'époques où les idées (politiques, religieuses, morales, etc.) étaient encore plus tranchées et pendant lesquelles des amitiés inter-clans n'étaient pas la chose la plus aisée. Alors quand on dit "autrefois", on parle de quand?
J'ajouterais quelques questions subsidiaires: Depuis quand opinions et sentiments sont si antagonistes? Où insère-t-on les valeurs dans ce spectre? Doivent-elles être prises en compte dans l'amitié (comme sentiments) ou rejetées (comme opinions)?
Passons donc à l'autre grand sentiment qui intéresse l'auteur: l'amour. Ça commence fort: "L'amour d'autrefois, celui avec un grand A..." Je me répète mais... Autrefois, quand? Les années 70, peut-être, cette époque bénie de la commune? Les années 40 et mes grands-parents pris en Abitibi dans un couple insatisfaisant mais unis par des liens sacrés? Le 19e siècle? Le 18e? Il n'est sans doute pas question ici des mariages arrangés! Peu importe semble dire l'auteur, les choses amoureuses ne sont pas comme autrefois...
... et elles vont mal. Les réseaux sociaux seraient responsables du désengagement puisqu'ils multiplient les possibilités en créant l'impression d'un junkfood relationnel. Il y a là un aspect intéressant: les réseaux de rencontre ont sans doute contribué à cette impression d'infinies possibilités. Mais l'outil est-il la cause? Rien n'est moins sûr. Au début de ma vingtaine, il y a près de 15 ans déjà, nous discutions de la peur maladive de l'engagement chez plusieurs personnes de ma génération. Je crois que mes amis de la génération X pourraient même témoigner que cette vague de désengagement et de multiplication des relations était déjà en marche à leur (lointaine!) époque. Hypothèse: y aurait-il là un enjeu de valeurs qui trouve son miroir dans un outil technologique plutôt qu'un outil technologique qui engendre une crise de valeurs?
Ce qui est amusant, c'est que l'auteur en conclue que l'époque des coeurs brisés est révolue. En multipliant les rencontres, nous éviterions de nous y faire mal. Étonnant! J'ai toujours entendu dire l'inverse: on se brise le coeur à répétition et on y récolte désarroi et déception. Et vu comme ça, le mariage à vie n'était-il pas, après tout, le meilleur palliatif aux coeurs brisés?
Entendons-nous, les réseaux sociaux transforment radicalement les interactions sociales, c'est indéniable. J'ai moi-même écrit maintes fois à ce sujet, à commencer par un texte récent sur l'absence de toucher. Mais s'ils sont intéressants à étudier, les médias sociaux relèvent à mes yeux plus souvent du symptôme que de la cause. À les démoniser, on oublie que les relations n'étaient pas exactement idéales autrefois (le flou du mot "autrefois" est volontaire).
En effet, la rumeur veut qu'il y a eu, dans un certain passé mal défini, pas mal d'hommes dans des tavernes, de femmes au téléphone toute la soirée, de couples plongés dans le silence, d'amitiés déchirées par la politique, d'amitiés déchirées par des amours, de relations compliquées (même s'il n'était pas convenable d'écrire "It's complicated" sur un pic rocheux!).
Paraît même qu'il y avait des gens volages...
L'histoire ne dit pas comment ils faisaient pour se trouver. Ils ne pouvaient même pas se poker.
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