Textes inédits

Je ne suis pas la mesure du monde

Ce texte pourrait sans doute finir où il commence. Peut-être que je me retrouve si fatiguée parce que ça fait des mois que je fais du limbo et du saut à obstacles virtuels pour éviter ce débat entre les ceuxcelles qui n’ont pas d’enfant et les cellesceux qui en ont. Les pressions qu’on met sur les uns ou sur les autres. Ce qui est un choix de ce qui n’en est pas un. Les avantages, inconvénients ou autres comparatifs.

Ces acrobaties ont peut-être contribué à mon niveau de fatigue et ironiquement, c’est au creux de la fatigue que tout cela a fini par me rejoindre.

Tenter de dire ce qui fait tant mal. Vous dire où vous pesez en faisant circuler des gags sur l’imposture des sans-enfants fatigués, des textes qui nous incitent à nous taire à jamais. Bien sûr, ça fait mal à l’endroit évident : l’absence d’enfant. Mais ce n’est pas ça le pire; le pire c’est d’être si fatiguée et de se voir dérober le mot, la sensation, la fragilité qui l’accompagne. C’est chaque fois se sentir illégitime dans quelque chose de si intime et d’assez douloureux pour tout dire.

On peut se battre pour des conditions de travail et de vie pour les parents, les mères, les familles. J’en suis tellement. Les congés, les accommodements, la flexibilité, la reconnaissance. Je vais toujours monter au front pour que ça s’améliore. Les garderies bien sûr, mais aussi l’indulgence des regards. Je ne peux toujours pas croire qu’après toutes ces années à tenter de sensibiliser les gens à la diversité des enfants et de leurs besoins plusieurs de mes connaissances doivent se justifier dans la rue, à l’épicerie, au restaurant, pour excuser certains comportements de leurs petits. Ça me choque tellement.

Mais la fatigue c’est autre chose. La fatigue, c’est comme la douleur, une sensation dont personne ne saura jamais rien à part vous-mêmes. Il est absurde de vouloir comparer nos fatigues. Quand le médecin ou l’infirmière vous demande de chiffrer votre douleur de 1 à 10 ce n’est pas pour vous comparer à un étalon de la douleur. Ils ne vous diront pas : « Ah non, monsieur, à 6, ce n’est certainement pas une appendicite. C’est 8 les appendicites. Rentrez chez vous! » Ils le font pour mesurer votre état d’esprit par rapport à votre douleur et éventuellement vous comparer à vous-mêmes. Ils ne prétendent pas savoir comment vous vous sentez.

La fatigue, c’est exactement ça. Ce n’est pas mathématique. Ce n’est pas des blocs d’énergie. Ce n’est pas du coloriage. Bien sûr, de bonnes nuits aident. Travailler moins. Faire du sport. On sait tout ça. Mais personne n’est semblable, personne ne réagit de la même façon et aucune fatigue n’est unique. Dire au monde qu’ils sont ridicules de se dire fatigués, c’est assumer que sa propre expérience du monde est une expérience exemplaire. Assumer qu’on détient la mesure universelle de la fatigue.

À vrai dire, je ne suis pas parfaite! Il m’arrive, lorsque quelqu’un me parle de sa fatigue, que mon premier réflexe soit de me dire que cette personne-là travaille pourtant bien moins que moi. Et après je me chicane un peu intérieurement. Parce que je n’en sais rien de comment se sentent les autres finalement. Je ne le sais pas c’est quoi leur échelle de fatigue ou de quoi ils ont besoin pour se sentir en équilibre. Et puis, ce n’est pas parce que le travail c’est pas mal toute ma vie à moi que c’est nécessairement toute celle des autres. Vous avez d’autres raisons d’être fatigués. Les enfants, par exemple. Ou juste des angoisses. Je croise des gens angoissés qui ont l’air de mettre tellement d’énergie dans la gestion de tout ça, c’est un problème que je ne connais pas. Alors quand quelqu’un me parle de comment il se sent, j’essaie juste d’écouter qui il est dans ce qu’il me dit. Et de le croire. Qu’est-ce que je peux faire d’autre? Je pense que ça s’appelle de l’empathie…

Pour revenir au travail, c’est sûr qu’on peut se dire que si je suis si fatiguée, je suis seule à blâmer. Je suis très seule à vrai dire, donc je suis généralement seule à blâmer pour tout ce qui m’arrive, ça fait partie de ma condition de vie. En même temps, c’est peut-être moins rectiligne que ç’a en a l’air. À un moment donné, j’ai décidé de tenter de faire le plus de beau et de bien avec le contexte de vie qui est le mien. J’ai décidé d’investir mon énergie (et habituellement j’en ai pas mal) dans des projets, du développement, du soutien à des artistes, à un milieu. C’est peut-être niaiseux à dire, mais un moment donné ça devient difficile de dire non. Non seulement parce que c’est gratifiant, mais aussi parce que tu sens que quand le monde se tourne vers toi c’est parce qu’ils pensent que tu vas faire une différence. Ce n’est pas si facile dire non aux gens qui comptent sur toi. En tout cas, moi je ne trouve pas ça si facile.

Mais c’est sûr que ça ne s’arrête pas là. C’est sûr que dans cette chaise musicale qu’est devenue ma vie, je travaille fort pour ne jamais me retrouver à l’endroit où il faudrait que je me regarde en face. C’est sûr que se fuir, c’est fatigant aussi.

Mon ventre creux.
Mon cœur carié par endroit.
Ma tête pleine.
Mon sexe…

C’est sûr.

Et à dire vrai, je ne le sais pas plus que vous ce qui me fatigue (qui n’est sans doute pas la même chose que ce qui vous fatigue). On ne m’envoie pas de rapport de retrait d’énergie chaque mois. Je ne sais pas jusqu’à quel point ça m’a fatiguée dans les derniers mois d’aller chercher l’espoir au fond de la cour à scrap, de le blanchir bien comme il faut pour le voir aussi vite se faire mettre en pièces. C’est-à-dire que je ne sais pas si dans mes nuits – qui sont des bonnes nuits c’est vrai, plus que celles de bien des parents – il y a toute une partie des réserves d’énergie qui s’obstinent à tenter de guérir une plaie trop profonde au lieu de juste recharger mes batteries de vie quotidienne. Je ne le sais pas. A contrario, je ne le sais pas plus à quel point le fait d’avoir un foyer, de se sentir aimés par les siens, au quotidien, ça aide à recharger l’énergie. Je fais des hypothèses, parce que honnêtement je ne sais pas si tout ça est relié.

Puis là je parle de moi, mais je regarde autour et je vois juste 1000 façons d’être. 1000 quêtes différentes. 1000 histoires. Annie Desrochers a 5 enfants, chose! Je ne l’ai jamais entendue dire aux parents d’un enfant qu’ils étaient des imposteurs de se sentir fatigués. J’ai des amis qui me disent que leur enfant unique les empêche d’écrire; ça se peut! Mélissa Verreault elle a écrit une méchante brique : elle a des triplés. Ça se peut aussi! Je donne des exemples de gens que j’observe de loin pour dire que tout ce qu’il me semble possible de faire, c’est d’accueillir les gens dans leur histoire. Et si quelqu’un me fait assez confiance pour me dire qu’il est fatigué – parce que ce n’est pas si facile à dire, l’air de rien – j’essaie d’entendre sa fatigue à lui, la couleur qu’elle a. Comprendre un peu. Aider au mieux.

Bien sûr vous pourrez me dire que je n’ai pas d’enfants et que je ne peux pas comprendre. Ce qui est vrai. Mais certains parents me disent qu’ils trouvent leur vie moins fatigante depuis qu’ils ont des enfants; ça leur aurait permis de se centrer, de prioriser. Et si je peux me permettre, vous ne saurez jamais non plus ce que c’est qu’avoir l’âge que vous avez maintenant sans enfant. Vous ne saurez jamais ce que vous seriez devenus sans enfant. C’est ça : tout ce qu’on a c’est notre histoire. C’est pour ça que c’est maudit de juger celle des autres.

Et très honnêtement, quand je serai devenue mère, j’espère que je garderai un souvenir assez tendre de mon printemps 2016 (et des deux folles années qui l’auront précédé). J’espère que je ne vais pas me traiter de maudit bébé gâté qui savait pas c’était quoi la vraie fatigue. J’espère que je vais me rappeler des matins où après huit heures de sommeil je ne pouvais pas imaginer me lever. Des matins où je me trainais les pieds jusqu’au miroir pour voir mes yeux cernés comme une lune rouge. J’espère que je vais me rappeler que j’ai exagéré, mais aussi les belles raisons pour lesquelles je l’ai fait. Que je vais me rappeler la maudite belle vie que je vivais; me rappeler que j’avais réussi mon pari de faire le mieux, le bon, le beau avec le contexte de ma vie de ce moment-là. J’espère vraiment que je vais être fière, mais indulgente aussi et que je ne trouverai pas que cette maudite fatigue béton était légère dans le fond. J’espère que je me rappellerai que la fatigue c’est pluriel et qu’il n’y avait rien d’une paresseuse ou d’une faible dans la fille de 2016. J’espère vraiment que je ne me ferai pas cet affront-là et que je ne le ferai à personne d’ailleurs.

Parce que je ne suis pas la mesure du monde.

Je ne le serai jamais.

Et quand les grands vents de la maternité vont venir sans doute chambarder plein d’affaires dans ma vie, j’espère qu’ils ne vont pas toucher à cette conviction-là. Que je vais toujours me rappeler que ma vie n’est pas le comparable universel de quoi que ce soit. Ne serait-ce que pour devenir une maman qui saura entendre ce que mon enfant aura à témoigner du vivre. Même si ça ne concorde pas avec ce que j’aurai accumulé dans ma propre boîte à souvenirs.

Catherine Voyer-Léger
Mai 2016

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